Elections pluralistes et fantômes de la dictature

Sept millions de Tunisiens seront appelés à élire 217 constituants, le 23 octobre. Le scrutin qui semblait évoquer le deuxième acte d’une révolution populaire fait désormais penser à des “élections de la peur”. Les démocrates radicaux ont troqué leur impatience contre de la désillusion. Les jeunes émeutiers de décembre 2010 sont de nouveau indignes. Ces élections censées prouver au monde que la Tunisie de 2011 n’est pas l’Algérie de 1991 sont scrutées à la loupe par le monde entier, en particulier par les chancelleries occidentales qui veulent en faire un test grandeur nature de la gouvernance démocratique dans la région arabe. Des milliers d’observateurs nationaux et internationaux dépêchés dans les bureaux de vote, l’armée et la police mobilisées, une large couverture médiatique, bref un dispositif de vigilance démocratique se met en place. Les anicroches recensées depuis le lancement de la campagne officielle le 1er octobre, tels les arrachages systématiques d’affiches électorales, les rixes entre militants, les tentatives d’incendies de locaux de partis sont loin d’augurer un dénouement tragique.

Pour autant, les Tunisiens les moins touchés par la crise économique s’interrogent sur la maturité politique des déshérités. Ces derniers n’ont-ils pas chassé un dictateur au péril de leur vie et réenchanté malgré eux l’idéal démocratique ? Désiraient-ils seulement un emploi et une vie digne loin des utopies positives et négatives ? Comptent-ils exprimer leur volonté en se déplaçant dans l’un des mille bureaux de vote ? Voteront-ils pour le parti qui leur aura rendu le plus de services, tenu le plus de promesses, distribué le plus d’argent lors de la campagne prématurée qui a débuté dès le mois de février ? Vont-ils se rabattre sur les listes de vrais ou faux indépendants et favoriser ainsi l’élection d’une assemblée mosaïque ? Ont-ils l’intention de déléguer leur voix aux courtiers électoraux qui négocient les votes collectifs moyennant rémunération ? Les interrogations sont nombreuses, et le doute à la mesure du saut dans l’inconnu qui attend le pays.

En dépit de ces inquiétudes, le décor électoral est planté : 1 570 listes, 790 présentées par des partis politiques, 79 par des coalitions et 701 par des candidats indépendants vont s’affronter. Les sièges seront répartis au niveau des 27 circonscriptions (dont 6 à l’étranger) sur la base de la représentation proportionnelle au plus fort reste. Dans le cas où une liste serait largement en tête, celle-ci obtiendrait un nombre de sièges proportionnellement inférieur au nombre de suffrages recueillis. Les alliances tacites “contre nature” se multiplient, la “transhumance politique” est déjà un sport national, des militants sortent en grappe de partis pour en rejoindre d’autres.

L’enjeu essentiel demeure la légitimité du binôme formé par la Constituante et le futur gouvernement. Ceux-ci devront également rétablir la confiance, faire patienter les chômeurs qui se sont multipliés ces derniers mois, sans réprimer les contestations sociales de manière violente. Ils devront de même satisfaire le désir d’ordre des “classes moyennes” et des entrepreneurs, tout en montrant que la bonne gouvernance au sein des institutions financières, judiciaires et sécuritaires est loin d’être un vœu pieux utile aux dictatures.

Si ces élections ont de fortes chances de réussir malgré leur côté peu utopiste et enchanteur, il n’est pas dit que la peur d’une recomposition politique et d’une justice de transition trop brutale ne conduise à la formation de groupes d’intérêts prêts à tout pour éviter un déplacement des centres de pouvoir, de prestige et de profits. De ce point de vue, la transition n’a peut-être pas encore commencé et rien ne garantit ni sa durée ni son caractère pacifique. Le citoyen lambda, quant à lui, semble ne pas saisir les tenants et les aboutissants de ce scrutin test qui pourrait donner une idée des véritables rapports de forces politiques avant les futures échéances nationales (législatives et présidentielles). De nombreux Tunisiens se disent encore indécis et pour l’heure aucune majorité émotionnelle ne semble se dégager. Les derniers jours de campagne seront sans doute déterminants, rythmés par des polémiques et des arguments ad hominem de tout ordre.

Car, il est vrai que la Tunisie aborde les premières élections démocratiques de son histoire comme si la page des “années Ben Ali” n’était pas complètement tournée. Les vieux démons de la dictature continuent à structurer les enjeux et des débats de la démocratie naissante. Les caciques du RCD de Ben Ali, bien qu’inéligibles, restent à la manœuvre dans de nombreuses circonscriptions, activant leurs réseaux de clientèles pour appuyer tel ou tel candidat “indépendant”. L’islamisme agit comme une sorte de clivage imaginaire aux effets pourtant bien réels, obligeant les différents protagonistes à se positionner sur d’éventuelles alliances “honteuses” avec le parti Ennahda, principal favori du scrutin. Les ardeurs régionalistes, un temps marginalisées par l’unanimisme des premiers jours de la révolution, refont également surface, certaines listes étant soupçonnées de défendre de manière à peine voilée les intérêts économiques des régions puissantes (le Sahel, le Grand Tunis) au détriment de la “Tunisie de l’intérieur” (Nord-Ouest, Centre et Sud) qui a le sentiment de s’être fait volée “sa” révolution. La question de la femme, enfin, largement instrumentalisée par le régime de Ben Ali a, certes, connu une avancée décisive avec l’instauration d’un système de parité qui ferait rêver beaucoup de féministes occidentales. Toutefois, à y regarder de plus près, les femmes ne sont que très rarement têtes de listes (environ 5 %) et la nouvelle assemblée démocratiquement élue risque fort de reproduire les logiques patriarcales héritées du parlement de la dictature.

On touche là au “paradoxe tunisien” qui s’est exprimé au grand jour durant la campagne électorale et qui influencera probablement les enjeux de la future assemblée : le discours de l’exemplarité démocratique qui a propulsé la Tunisie au rang de laboratoire politique du monde arabe se heurte à un héritage lourd, où le règne de l’ambivalence rhétorique a souvent prévalu sur les avancées pluralistes réelles. En ce sens, la réussite de la future assemblée constituante dépendra moins des beaux discours sur la “démocratie tunisienne” que de la capacité des acteurs politiques à opter pour une démarche pragmatique. Car, comme le rappelle le politologue Guy Hermet, “les meilleurs stratèges de la démocratisation ne sont pas toujours les démocrates les plus convaincus”.

Par Michaël Béchir Ayari et Vincent Geisser, auteurs de Renaissances arabes, Editions de l’Atelier.

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