En Afghanistan, la guerre demande de la patience

Alors que le mois de juin a été le plus meurtrier pour la coalition en Afghanistan, et que le commandement de la force internationale de l’OTAN vient de changer de visage, les commentateurs ont promptement fait l’amalgame entre changement de tête et changement de stratégie. Un amalgame qu’il faut tout aussi rapidement corriger.

La stratégie de l’OTAN en Afghanistan, la nôtre et celle de nos alliés et partenaires, n’est pas remise en cause. Elle repose sur des principes qui ont été adoptés lors du sommet de l’OTAN, à Bucarest, en 2008 : s’engager collectivement dans la durée, promouvoir une solution globale à la fois civile et militaire pour permettre un transfert aux Afghans des responsabilités dans leur pays, mettre en oeuvre une approche régionale incluant le Pakistan. Ces principes ont été définis et approuvés par l’ensemble des pays contributeurs de l’action internationale en Afghanistan, ils le sont encore aujourd’hui par les 47 nations, membres de l’OTAN ou non, qui engagent près de 133 000 hommes en Afghanistan.

C’est sur ces bases que de nouvelles directives opérationnelles ont été définies, que l’envoi de renforts a été décidé ainsi qu’un nouveau plan de campagne et l’adaptation des procédés tactiques ont été arrêtés. Parallèlement, des moyens supplémentaires ont été mis en place pour accélérer la croissance des forces de sécurité afghanes et leur donner les moyens d’être autonomes. Bientôt près de 20 % de nos effectifs seront consacrés à cette mission de formation.

Notre engagement en Afghanistan suit une feuille de route. Le président de la République nous a donné deux ans pour réussir le pari de stabiliser notre zone de déploiement au nord-est de Kaboul, en Kapisa et Surobi. Le prochain rendez-vous international pour faire le point sur l’évolution de la situation et les avancées, sera à la fin de l’année, au sommet de l’OTAN, à Lisbonne. Mais plus certainement encore, nous nous retrouverons, courant 2011, avec un bilan concret des opérations conduites, de la montée en puissance des forces de sécurité afghanes et de l’engagement du gouvernement afghan. Nous pourrons alors déterminer si les conditions sont réunies pour commencer un transfert des responsabilités aux Afghans.

En attendant, nous adaptons en permanence les opérations aux évolutions du terrain, nous tirons les leçons des opérations passées, de leur impact sur l’action des insurgés, de la pression qu’ils exercent sur la population, des cibles qu’ils privilégient.

Dans notre zone de responsabilité, nous agissons simultanément sur les trois volets de la stratégie : sécurité, développement, gouvernance, toujours par l’intermédiaire et en étroite coopération avec les Afghans. En même temps que nos bataillons conduisent des opérations offensives qui permettent aux forces afghanes de s’installer dans la province, de désorganiser les réseaux insurgés, nous mettons l’accent sur le développement avec une plus grande implication interministérielle qui se concrétise aujourd’hui avec la mise en place d’une équipe de conseillers civils auprès du commandant de nos forces.

La conduite simultanée d’opérations militaires dynamiques, d’actions de développement et de soutien à la gouvernance impose d’être réactif face aux évolutions sécuritaires, aux réactions des adversaires comme de la population. De la même façon, dans le sud de l’Afghanistan, le rythme de la campagne d’opérations a été adapté. Le commandement de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) a tiré les enseignements de l’opération conduite dans le Helmand, à Marjah et Nad Ali, depuis le début de l’année, avant de lancer la deuxième opération majeure de la coalition dans la région de Kandahar. La réussite de nos campagnes repose sur une posture flexible, attentive, en même temps que résolue.

L’année 2010 est une année charnière. En un an, nous avons doublé les effectifs afghans et coalisés en passant de 157 000 à 353 000 hommes. Cela implique un accroissement du même ordre des opérations conduites. Dans le même temps le nombre de victimes civiles dues aux actions de la coalition a sensiblement baissé quand les exactions talibanes se sont multipliées. La reprise de l’initiative sur le terrain, en particulier dans le sud du pays, est réelle. Les forces afghanes commencent enfin à être les partenaires opérationnels qui permettront de faire la différence sur le long terme.

Cependant il reste des défis à relever : la mise en place des projets de développement et le déploiement des services de l’Etat dans toutes les régions sont encore balbutiants, la corruption reste endémique. Avant que l’ensemble des volets de la stratégie soient en place et laissent à voir ses résultats, il faudra du temps. Cette guerre est une guerre de patience et de persévérance : patience et persévérance des hommes sur le terrain, patience des opinions publiques occidentales et, surtout, patience et persévérance des Afghans qui ne doivent pas céder à la terreur des insurgés, qui doivent croire que leurs institutions seront un jour en mesure de les soutenir.

L’année 2010 est une année difficile, une année meurtrière. Trois cent vingt-deux militaires de la coalition sont morts au premier semestre, c’est deux fois plus qu’au premier semestre 2009. L’engagement des forces pour reprendre l’initiative se heurte à un ennemi qui a compris les enjeux de cette année et le doute de la communauté internationale.

Nos hommes sur le terrain les accrochent presque chaque jour, dans des combats parfois très violents. Neuf soldats français sont morts au champ d’honneur depuis le début de l’année. Mais nos soldats poursuivent leur mission avec pugnacité, aux côtés des soldats afghans qui aspirent un jour à être responsables, seuls, de la sécurité de leur pays.

Ne nous trompons pas, nous sommes bien dans cet affrontement des volontés qui décidera de l’issue de la crise dans l’ensemble de cette région. Les opérations vont continuer à se durcir, à mesure que l’initiative change de main. Nous devons résister à l’impatience d’exiger des résultats immédiats. Nous devons manifester du sang-froid, comme nos soldats en font preuve sur le terrain sous le feu des insurgés. Nous devons montrer la même détermination et la même constance.

Edouard Guillaud, Amiral, chef d’état-major des armées.