En Autriche, « l’élection de Hofer serait un fiasco pour l’Europe »

Mes amis français se moquent de moi : j’ai beau vivre depuis près de trente ans à Paris, la première chose que je fais au petit matin est d’écouter les informations autrichiennes. Je me sens lié au pays dans lequel j’ai grandi, j’observe ce qui s’y passe avec un mélange de curiosité et d’aversion.

J’avais de bonnes raisons pour tourner le dos à l’Autriche. Elles tenaient à l’ambiance qui régnait à l’époque : le sombre passé militaire de l’ancien secrétaire général des Nations unies (ONU) Kurt Waldheim avait été révélé au grand jour, et le peuple autrichien l’avait élu à la tête de l’Etat en 1986, sous le slogan « Maintenant plus que jamais ! »

On a vu monter alors un antisémitisme virulent, camouflé en patriotisme. Le 4 décembre, quand un nouveau président fédéral autrichien aura été élu, l’Autriche risque fort de retomber parmi les passéistes incurables. Il faut pourtant prêter à cette élection une bien plus grande importance qu’à celle qui a eu lieu trois décennies auparavant : les passéistes d’aujourd’hui s’ornent du masque de la modernité et sont donc bien plus dangereux que l’ancienne vieille garde nazie.

L’Autriche n’a jamais rien connu de comparable. La victoire au second tour d’Alexander Van der Bellen, le 22 mai, a été contestée par le perdant, arguant de prétendues erreurs dans le décompte des votes par correspondance. Mais le vrai scandale est que la Cour constitutionnelle ait pris la décision d’invalider cette élection – Vienne a ainsi dévalé la pente qui mène au statut de République bananière. La nouvelle élection, d’abord annoncée pour octobre, a dû être repoussée en raison d’un défaut de fabrication des bulletins de vote.

Un possible « Auxit »

Nous voilà à deux doigts d’avoir comme président un épouvantable plouc qui causerait les pires dommages possibles au prestige de l’Autriche. La situation n’est plus la même qu’en mai 2016. Après le Brexit et la « victoire » de Donald Trump aux Etats-Unis, une vague de convictions nationalistes révisionnistes s’abat sur l’Europe. Et Norbert Hofer, cet homme éternellement souriant, fier candidat d’un parti fondé en 1955 par d’ex-nationaux-socialistes, pourrait en profiter.

S’il devait être élu, tout serait encore pire que nous ne le craignons déjà. Hofer y a fait allusion pendant la campagne : « Vous allez vous étonner » – ce qui signifie que l’on va être surpris par la clarté avec laquelle il compte, en sa qualité de président fédéral élu, s’immiscer dans la politique. Des législatives anticipées pourraient avoir lieu dès mai 2017 et porter aussi au pouvoir, au sein du Conseil national, le parti d’ultradroite de la liberté (FPÖ) d’Hofer et de son chef, Heinz-Christian Strache.

Bien sûr, la fonction est en théorie représentative, et le seul cadre de jeu d’un président autrichien, c’est le bac à sable, pas la scène mondiale. Il n’empêche que son élection serait un fiasco pour l’Europe : M. Hofer, cet homme qui porte toujours un pistolet sur lui, membre de cette corporation d’étudiants Marko-Germania qui se considère comme un élément de la « patrie allemande », profiterait d’avoir le vent du populisme en poupe pour détourner sa politique extérieure de l’Europe de l’Ouest et l’orienter vers les Etats de l’Est : la Hongrie, la République tchèque, la Pologne, mais aussi, et surtout, la Russie.

Il serait même possible que l’on décide d’organiser un référendum sur l’« Auxit ». On est aujourd’hui frappé de constater dans tout le pays que le nombre d’affiches électorales en faveur de la candidature de Hofer est supérieur à celles de son adversaire ; à côté, la campagne de Van der Bellen semble ne pas disposer du moindre budget publicitaire. Hofer bénéficierait-il d’un financement assuré par les oligarques russes ? Si Marine Le Pen, qu’il vénère, venait à être élue présidente de la France, il vivrait en tout cas le début d’une ère paradisiaque.

Le 4 décembre, ce sont deux idées totalement opposées qui se présenteront aux électeurs. D’un côté, la volonté de se confronter à sa propre histoire dans un esprit autocritique, de prendre au sérieux les droits de l’homme et les droits des minorités, de réduire le nationalisme et l’antisémitisme, de soutenir l’Europe unie dans l’esprit de l’amour de la liberté, de l’ouverture au monde, de la démocratie et du libéralisme. De l’autre, un régime autoritaire, religieux conservateur, xénophobe et porté par l’esprit étriqué de la province, qui s’est approprié la phrase « So wahr mir Gott helfe ! » (« Avec l’aide de Dieu ») pour sa campagne.

« Moi, j’ai les gens ! »

« Dans les années 1930, à l’époque de l’austrofascisme, je n’ai pas cessé d’entendre le même discours, mot pour mot ! », affirmait, dans une interview diffusée sur YouTube, une octogénaire rescapée d’Auschwitz. Si Hofer devait gagner, le peuple oserait sans doute aussi recommencer enfin à dire ce qu’il pense vraiment. Les effets seraient effrayants. Un changement d’atmosphère aux vastes conséquences.

Au cours d’un duel télévisé, Hofer a lancé à son adversaire : « Les seuls qui votent pour vous, c’est la “haute volée”, mais moi, j’ai les gens ! » Il pensait sans doute aux artistes de la nation, qu’il désignait cependant en vrac comme la « haute volée ».

Je parle aussi au nom de mes collègues écrivains – la plupart comptent au nombre de mes amis, Peter Handke, Robert Menasse, Gerhard Roth, Doron Rabinovici –, lorsque je pose cette affirmation : l’élection de Hofer – la première accession d’un extrémiste de droite au poste de chef de l’Etat dans l’Europe d’après-guerre – serait une catastrophe.

Michael Haneke m’a dit : « J’ai voté par correspondance, et je crains le pire. Le vent qui souffle sur l’Autriche est le même que sur l’Europe de l’Est. Particulièrement inquiétant : sous Hofer, on commencera par démanteler le dispositif de soutien à l’art, pièce par pièce, et on ne le remarquera pas tout de suite. »

Wolfgang Petritsch, haut diplomate autrichien et ancien chargé de mission de l’Union européenne en Bosnie, n’a pas encore perdu espoir : « Van der Bellen pourrait gagner – grâce à une coalition d’électeurs qui ne s’arrêteraient pas aux frontières des partis et prendraient pour point de repère la juste idée de l’Autriche. » Je peux seulement espérer qu’il aura raison le 4 décembre.

Peter Stephan Jungk , ecrivain autrichien. Son dernier ouvrage est « La Chambre noire d’Edith Tudor-Hart. Histoire d’une vie », Jacqueline Chambon, 272 pages, 23 €. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni.

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