En Chine, le capitalisme d’Etat s’est dressé en rival du capitalisme d’entreprise

Dans l’esprit de l’oligarchie américaine qui initia la mondialisation économique, la Chine devait être un marché multipliant à l’envi la masse des consommateurs avides de produits occidentaux et fournir une main-d’œuvre à bas coût à qui voudrait l’utiliser.

Il a fallu un peu plus d’une génération pour que cette anticipation soit démentie par la réalité. La Chine a relevé le défi de l’Occident jusqu’à l’affronter sur son propre terrain, en utilisant ses armes, non sans réserver à ses dirigeants politiques un rôle beaucoup plus actif que dans les nations occidentales. Le capitalisme d’Etat s’est dressé en rival du capitalisme d’entreprise. La Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale, elle sera bientôt la première.

La volonté chinoise de développer au plus vite les industries les plus rayonnantes des nations occidentales – robotique, automobile, aviation, défense – en subventionnant massivement leur développement et en leur ouvrant, par les « nouvelles routes de la soie », un accès africain et européen, inquiète. D’autant plus que Pékin manifeste son intention de développer les innovations de l’intelligence artificielle grâce à l’accumulation de moyens publics. La Chine pourrait devenir la nation la plus puissante dans ce domaine, profitant des hésitations américaines et du retard européen dans la révolution numérique.

Dans le domaine social, la critique occidentale essentielle concerne les inégalités. En moins d’une génération, le nombre des « super riches » chinois s’est élevé, pour atteindre aujourd’hui plus du tiers (180 environ) de leur effectif mondial (500). Les inégalités qui fracturent la société chinoise sont les plus grandes de l’histoire de l’économie monétaire, sans commune mesure avec celles de la société américaine au XIXe siècle.

Pourtant, d’importants niveaux d’inégalités ne sauraient menacer le modèle chinois, pas plus qu’ils ne menacent d’ailleurs l’économie mondiale. Le développement économique de l’espèce humaine est indissociable des inégalités de naissance, d’intelligence et d’ambition, qui lui ont permis de dominer son espace naturel et d’envisager de conquérir celui qui l’entoure. Pour les élites au pouvoir, il y a simplement des seuils à ne pas franchir sans danger.

Le reflet de nos propres angoisses

Or le capitalisme d’Etat est le plus apte à utiliser divers moyens, dont la violence policière, pour écarter un tel danger. La mise à l’écart de plusieurs présidents d’entreprises privées et l’incarcération de membres corrompus du Parti communiste montrent que les inégalités ne seront pas la source d’une mise en cause du pouvoir d’Etat chinois.

Mais c’est dans le domaine financier que le « péril chinois » est le plus dénoncé. L’endettement public et privé, la fluctuation arbitraire des taux de change, la sous-évaluation de la monnaie, le montant colossal des bons du Trésor américains détenus par la Banque centrale chinoise sont régulièrement évoqués. Pourtant, aucune de ces supposées menaces ne saurait réellement inquiéter. La dette, publique ou privée, est gérée par une puissance publique qui n’a que l’embarras du choix : intimer aux banques d’en moduler le montant, transformer la dette publique en rente perpétuelle, etc.

L’appréciation occidentale de ces « menaces » chinoises sur la stabilité mondiale est en fait le reflet de nos propres angoisses dans une économie mondiale financiarisée. Le montant du capital financier mondial (300 000 milliards de dollars environ) est devenu supérieur de 50 % à celui du capital matériel (200 000 milliards). Les monnaies ne sont plus simplement le moyen d’échanger des biens matériels, mais un secteur d’activités d’échanges et de profits de plus en plus significatifs. C’est dans ce domaine que des dysfonctionnements éventuels auraient les pires effets sur la mondialisation.

Or l’importance de la Chine demeure sur ce plan très inférieure à celle des Etats-Unis, dont la monnaie nationale est utilisée dans plus des trois quarts des échanges financiers internationaux. Soucieux de secouer cette domination du dollar, Pékin améliore lentement son pouvoir financier au travers de concertations discrètes mais constantes entre la Banque centrale chinoise et la Réserve fédérale américaine, depuis de longues années. Ce duopole financier mondial en train de se constituer passe aussi par les banques privées américaines qui souhaitent pénétrer le continent chinois, comme le montre la relation suivie entre Goldman Sachs et le Trésor chinois que la presse new-yorkaise vient de révéler.

Il n’y aura donc point de cataclysme venu de Chine, mais un duopole financier sino-américain qui marquera véritablement le triomphe d’un hypercapitalisme mondial.

Alain Cotta est professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine et auteur de « L’Hypercapitalisme mondial » (Odile Jacob, 2017)

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