En Grèce, les économistes ont-ils raison de douter?

Une polémique sur la crise grecque oppose de nombreux économistes, dont les Prix Nobel Paul Krugman et Joseph Stiglitz, qui critiquent le bien-fondé économique des mesures imposées à Athènes, à la Commission européenne qui réplique en évoquant le pragmatisme de la décision politique.

Les mesures d’austérité budgétaire, doublées de réformes structurelles, visent à restaurer la compétitivité de l’économie grecque par la déflation interne. Or, de nombreux exemples historiques nous enseignent que de telles politiques ont rarement conduit au résultat escompté dans les contextes suivants : une thérapie de choc par des coupes budgétaires d’envergure, une croissance atone, un taux d’inflation faible, une monnaie surévaluée. Ce qui est exactement le cas de la Grèce.

En 1918, par exemple, le Royaume-Uni sort de la première guerre mondiale avec une dette représentant 140 % du produit intérieur brut (PIB). Les deux priorités du gouvernement de David Lloyd George sont alors identiques à celles mises en avant aujourd’hui pour la Grèce : restaurer la crédibilité du pays grâce à une politique d’austérité budgétaire, honorer à tout prix la dette à rembourser.

La France de 1931 à 1935

Le gouvernement affiche des objectifs d’excédents budgétaires ambitieux (autour de 6 %) et la Banque d’Angleterre monte ses taux d’intérêt de façon à maintenir la parité de la livre sterling par rapport à l’or. Mais l’austérité budgétaire réduit la demande agrégée, la réévaluation de la livre bride la compétitivité. A tel point que, en 1933, soit quinze ans après l’adoption des premières mesures, le ratio de la dette britannique atteint 190 % du PIB. Le pays n’a retrouvé le niveau de dette d’avant-guerre qu’au début des années 1990.

Le deuxième exemple concerne la France de 1931 à 1935, confrontée à l’envolée de la dette publique. La politique économique est basée sur le triptyque suivant : stabilité monétaire, politique de déflation et équilibre budgétaire. L’accent est mis sur la dépréciation interne afin de retrouver une compétitivité interne et externe. Les gouvernements mettent en place des mesures où la déflation, couplée à une politique de consolidation budgétaire, est censée conduire à une relance de l’économie.

En 1934, les gouvernements Doumergue et Flandrin font voter une série de décrets-lois instaurant une réduction des effectifs de fonctionnaires, une diminution des salaires nets, la baisse de certaines pensions.

Cette politique est poursuivie par Laval. Entre juillet et août 1935, près de 80 décret-lois réduisent de 10 % les dépenses publiques (salaires des fonctionnaires, subventions), abaissent les prix de différents produits, suppriment les heures supplémentaires et majorent la tranche la plus haute de l’impôt sur le revenu de 50 %.

Ces mesures n’ont pourtant pas permis de faire baisser le ratio de dette, dans un contexte de crise économique mondiale et de maintien de la politique du franc fort.

Pragmatisme

Mais il est d’autres cas où les hommes politiques ont, à l’inverse, fait preuve de pragmatisme, quitte à retenir des solutions contraires aux idées en vogue chez les économistes.

A l’issue de la seconde guerre mondiale, en 1946, la dette des Etats-Unis s’élève à 120 % du PIB, dix fois son niveau d’avant-guerre. On décide de la réduire par des mesures qui paraissent, à l’époque, contraires à la théorie de l’économie de marché. La décision est prise de prolonger les interventions sur le marché des obligations mises en œuvre durant la guerre et qui visaient à plafonner le taux de rendement des obligations.

Ce programme ne sera abandonné qu’en 1951. Mais jusqu’au début des années 1980, les autorités auront recours à une politique de répression financière par le contrôle des crédits à l’économie et le maintien de taux d’intérêt très bas dans un contexte d’inflation élevée.

Le deuxième exemple est la politique du New Deal mise en place par Roosevelt en 1933 dans le contexte de la Grande Dépression des années 1930. A cette date, les idées de Keynes sur la relance par la demande n’étaient pas encore dominantes chez les économistes ; son livre sur la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt, de la monnaie ne paraît qu’en 1936 ; les interprétations en matière de politique économique ne sont proposées qu’à partir de 1937 par John Hicks. Les mesures prises en 1933 ont été très diverses : réforme des banques, investissements d’envergure, réformes de l’aide sociale…

Quand et à quel coût social et politique

Et voici ce qu’écrit l’un des conseillers du président dans ses Mémoires : « Les connaissances économiques de Roosevelt étaient limitées… Je doute que Roosevelt et moi-même ayons pu être reçus à l’examen que passent les étudiants de première année d’économie… Nous n’étions que des amateurs dans ce domaine qui était précisément essentiel… » (Raymond Moley, The First New Deal, Harcourt, Brace & World, 1966).

Le troisième exemple concerne les politiques monétaires non conventionnelles de grande envergure mises en place par la Réserve fédérale (banque centrale américaine) après la grande crise de 2007, à l’opposé de la doctrine monétaire dominante dont l’objectif premier est la lutte contre l’inflation.

Les analyses des économistes permettent certes de mettre le doigt sur des incohérences qui n’apparaissent pas au premier abord à ceux qui sont dans le feu de l’action. Mais il est aussi tout à fait possible que les décisions politiques, qui ont été prises par l’Eurogroupe contre l’avis des économistes, débouchent sur la soutenabilité de la dette grecque, et ramènent la croissance.

La véritable question que suscitent les commentaires de Stiglitz et de Krugman est la suivante : à quel horizon, et à quel coût social et politique les moyens identifiés pour atteindre ces objectifs diffuseront-ils leur influence bénéfique ?

Gilles Dufrénot, Professeur de sciences économiques à Aix-Marseille Université, chercheur associé au Centre d’études prospectives et d’informations internationales.

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