En Irak, l’Amérique doit démanteler les «escadrons de la mort»

Par Marwan Bishara, politologue et sociologue, maître de conférences en relations internationales, auteur de Palestine-Israël : paix ou apartheid (LE FIGARO, 26/09/06):

Deux guerres ont ravagé l’Irak depuis la « mission accomplie » des États-Unis : une guerre de « résistance classique » contre les Américains et leurs « clients » – qui a fait des milliers de morts -, et une « sale guerre » – celle des moudjahidins sunnites affiliés à al-Qaida et des « escadrons de la mort » chiites paramilitaires – qui a fait des dizaines de milliers de morts parmi des « ennemis civils ». Si une réponse politique n’est pas apportée très rapidement, ces effusions de sang entraîneront des implications régionales catastrophiques.

Les rapports de ces derniers jours sur les tribus sunnites se liguant contre les tueurs d’al-Qaida et sur les mesures de répression du gouvernement contre les paramilitaires assassins sont des avancées bienvenues, si l’on veut arrêter l’escalade vers la guerre civile. Cependant, ces mesures pourraient s’avérer insuffisantes et tardives. La morgue de Bagdad a enregistré le chiffre de 1 855 morts irakiens en juillet et, en dépit du récent déploiement de 8 000 soldats américains et 3 000 soldats irakiens à Bagdad en août, 1 526 Irakiens ont été tués récemment, la plupart d’entre eux portant les marques de tortures ou d’exécution, victimes suppliciées de la « sale guerre » (le personnel de la morgue a été « envoyé à la retraite » ou a quitté le pays depuis).

L’opposition irakienne porte la responsabilité partielle, sinon indirecte, d’avoir permis aux infâmes « moudjahidins » irakiens arabes de s’organiser et de circuler librement dans les zones sunnites. Leurs attaques contre les civils chiites, leurs sanctuaires religieux et leurs représentants ont fait avorter la cause de la résistance contre l’occupation et nourri les haines sectaires et les représailles sanglantes.

Leurs atroces modus operandi passés, de l’Afghanistan à l’Algérie, auraient pourtant dû en faire des hôtes indésirables en Irak.

Lors d’un changement de position important au printemps, les groupes sunnites avaient accusé les combattants étrangers associés à al-Qaida de ternir le nom de la résistance par leurs pratiques terroristes folles, et ils avaient pris l’offensive pour tenter d’interrompre leurs opérations dans les régions de l’ouest. Le London Daily Telegraph rapportait, le 11 mars dernier, que les confrontations entre les sunnites – qui avaient accepté de participer aux élections générales – et les affiliés d’al-Qaida qui y étaient opposés, expliquaient, en partie la baisse considérable du nombre des attentats suicides en Irak. Cependant, les atrocités commises par les paramilitaires chiites contre les civils sunnites ont affaibli leur combat contre al-Qaida en Irak.

Quoique l’Administration Bush rejette toute responsabilité directe dans l’émergence des « escadrons de la mort » paramilitaires et qu’elle appelle à leur démantèlement, sa responsabilité indirecte n’en est pas moins accablante. L’entraînement et le soutien fournis par le Pentagone aux « forces spéciales de police » irakiennes ont transformé ces dernières en un formidable renfort aux forces de sécurité du pays. Mais tandis que les États-Unis se lançaient dans leur combat contre l’insurrection et que l’attention de Washington était tournée ailleurs, les nouveaux groupes paramilitaires étendaient le champ de leurs méfaits. Le tournant du Pentagone vers l’« Option El-Salvador », au milieu de l’année 2005, signifiait que l’objectif était, non seulement les insurgés et les terroristes, mais aussi ceux qui leur prêtaient assistance. Au Salvador, dans les années 1980, on s’en souvient, le soutien et l’entraînement américains au gouvernement et aux paramilitaires avaient conduit à l’extension et à l’intensification de la guerre contre l’insurrection de gauche. Hélas, l’adoption de stratégies d’« adaptation à l’ennemi » en Irak n’est pas la bonne leçon, comme l’expérience du Salvador et de l’Amérique centrale l’a amplement attesté, et surtout l’après-11 Septembre.

Les « escadrons de la mort » irakiens ont été constitués et formés au milieu de l’année 2005 au ministère de l’Intérieur irakien dirigé par Bayan Jaber, membre dirigeant du Conseil de la révolution islamique longtemps basé en Iran. Il commandait environ 100 000 hommes armés et bénéficiait du soutien inconditionnel des forces de la coalition. Six mois après des rapports largement diffusés sur des groupes de paramilitaires dispersant des cadavres dans les rues et les déchetteries de Bagdad, affreusement mutilés et torturés – crânes brisés, marques de brûlures, trous et blessures à la perceuse électrique… -, Washington continuait à nier. Le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, les qualifiait, en novembre 2005, de « commentaires non vérifiés ». Depuis lors, les États-Unis ont soutenu la thèse que des forces spéciales avaient franchi la ligne de démarcation entre une contre-insurrection – dure mais organisée – et des attaques clandestines meurtrières contre des civils soupçonnés de collusion. Plus de trois cents intellectuels irakiens et des milliers de personnes issues de l’élite sunnite ont été tués. Des milliers d’autres ont fui.

Si, comme on s’y attend, la situation se détériorait davantage, le pays « sombrerait », selon Mahmoud al-Mashhadani, porte-parole du Parlement, rendant toute solution politique hautement improbable pour longtemps. Et si, par miracle, le pays surmontait les détériorations sectaristes, l’opération « Iraqi Freedom » (Liberté irakienne) resterait une « guerre ingagnable », puisque les provinces de l’Est sont sous insurrection irakienne, et que Bagdad reste otage d’une guérilla urbaine épouvantable. Pire, la multiplication des groupes djihadistes, des bandes de délinquants et des factions paramilitaires dissidentes complique à la fois la contre-insurrection et les efforts de reconstruction – deux axes interdépendants pour une issue vers le succès.

L’impasse stratégique et la détérioration ininterrompue après plus de trois ans de combats dévastateurs montrent de façon éclatante qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit en Irak – que ce soit une « guerre classique » stérile ou une « sale guerre ». Seules des négociations et un compromis entre les rivaux politiques de l’Irak, dont certains sont représentés au Parlement élu, pourraient mettre un terme aux horreurs de la guerre civile.

L’initiative, promise depuis longtemps, de « réconciliation nationale » entre la résistance irakienne et le gouvernement est entravée par les combats de rue et les enlèvements, les tortures, les assassinats de cette très sale guerre. C’est pourquoi Washington doit prendre des mesures inflexibles contre les « escadrons de la mort » et s’engager solennellement à encourager et soutenir le gouvernement d’al-Malki. Et ce, afin d’engager des étapes décisives en faveur de la réconciliation nationale, même si cela signifie, pour les États-Unis, une retraite stratégique. Mieux vaut gagner en perdant en Irak que de poursuivre une guerre qui ne pourra pas être gagnée.