En Malaisie, un islamisme très électoraliste

L’islam rendrait-il amok – terme malais qui sert à désigner un accès de fureur incontrôlé, popularisé par Stefan Zweig dans sa nouvelle éponyme publiée en 1922 ? En Malaisie, pays multiculturel, mais officiellement musulman, les esprits s’échauffent depuis que la Cour suprême a autorisé, le 31 décembre, un journal catholique à utiliser le mot Allah pour Dieu dans son édition en langue malaise. En quelques jours, une dizaine d’églises ont été attaquées avec des bombes incendiaires et un temple sikh a été pris pour cible. A l’exemple des chrétiens du monde arabe et de certains pays d’Asie du Sud-Est, les Sikhs se réfèrent à Allah dans leurs écritures, tandis que le gouvernement malaisien prétend que ce mot appartient exclusivement à l’islam et interdit aux non musulmans de s’en servir.

Cédant aux pressions des islamistes et du gouvernement, le tribunal a provisoirement suspendu sa décision. Afin de ne pas décevoir son électorat musulman, le Premier ministre Najib Razak cherche à minimiser ces incidents, mais la police islamique a arrêté, le Jour de l’an, cinquante-deux couples non mariés, accusés du délit de «proximité proche» lors de descentes dans des hôtels. Plusieurs affaires de transgression de la loi islamique restent pendantes devant la justice. Le procès pour sodomie du leader de l’opposition Anwar Ibrahim a été reporté. Le 15 mars, la Haute Cour devrait statuer sur le recours d’une femme indigène de l’état de Sarawak, dans l’île de Bornéo, qui s’était vu confisquer un CD d’enseignements religieux chrétiens contenant le terme Allah.

Les Bibles en malais sont classées «documents préjudiciables à l’intérêt national et à la sécurité de la Fédération». L’an passé, plus de 10 000 exemplaires de la Bible ont été saisis parce que Dieu était traduit par Allah. En décembre 2007, les autorités avaient interdit l’emploi du terme dans l’édition malaise de l’hebdomadaire catholique The Herald, afin de ne pas «offenser la sensibilité de la majorité musulmane». Les responsables de la publication avaient alors saisi la Haute Cour, estimant que le mot arabe Allah était le plus adapté pour désigner Dieu en malais. Selon eux, ce terme était d’usage chez les chrétiens avant l’arrivée de l’islam, comme c’est également le cas en Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, sans poser de problème.

Cette polémique n’est qu’un aspect de la dégradation des relations communautaires dans cette Fédération de 27 millions d’habitants (60% de Malais obligatoirement musulmans, 26% de Chinois en majorité bouddhistes, 9% de Tamouls d’abord hindouistes, les chrétiens formant 9% de la population). Elle s’inscrit dans la surenchère à laquelle se livrent un gouvernement en perte de vitesse depuis les élections de 2008 et le parti d’opposition panislamique pour séduire le vote musulman. Déclaré «Etat islamique» en 2001, la Malaisie garantit la liberté religieuse par sa Constitution, mais la loi limite les activités des autres religions et même de l’islam non sunnite. Un double système judiciaire est en vigueur, l’un séculier et l’autre basé sur la charia pour les musulmans. La conversion étant interdite aux musulmans, la Haute Cour a rejeté le recours d’une Malaise convertie au christianisme, car selon la Constitution, «une personne de race malaise professe la religion musulmane».

D’une fatwa interdisant aux musulmans de pratiquer le yoga à la condamnation à la bastonnade publique d’une musulmane pour avoir bu de la bière dans un hôtel en passant par la destruction de temples hindouistes et de pagodes bouddhistes, de la censure de films montrant des prophètes à la fermeture d’élevages de porcs destinés aux Chinois, les exemples abondent du climat délétère entretenu par les islamistes. La marginalisation des Chinois et des Indiens s’est accentuée avec la montée de l’islam politique. Le gouvernement joue avec le feu en relançant le débat sur l’identité nationale sous le slogan de «Une Malaisie». Le Parti malais du Premier ministre entend promouvoir la notion de ketuanan melayu, de «suprématie» ou de «domination malaise».

Jean-Claude Buhrer, journaliste.