En Namibie, on déconstruit patiemment 25 ans de démocratie

C’est sous les auspices de l’ONU que la Namibie avait accédé à l’indépendance en 1990, à laquelle quelque 600 Bérets bleus médicaux suisses avaient alors participé. Pendant que l’opinion publique mondiale se focalise sur le Moyen-Orient et l’Ukraine, la Chine avance ses pions en Afrique, australe surtout, dans le but de s’attribuer rapidement les ressources fabuleuses de ce continent et de devenir une superpuissance égale aux Etats-Unis.

Profondément marqués par leur lutte contre l’apartheid et bien informés sur les droits de l’homme, les habitants de ce pays peu peuplé – 2 millions pour une surface de 825 000 km2 – avaient mis en place un régime démocratique avec une Constitution modèle et y sont restés fidèles pendant plus de 20 ans. Connaître la liste des droits de l’homme est une chose, mais savoir faire fonctionner une démocratie, respecter ses institutions et la dignité humaine en est une autre. Les dieux qui dirigent le pays sont tombés sur la tête. La déconstruction de la démocratie a commencé. D’une part, comme dans la plupart des pays voisins (Angola, Zimbabwe, Mozambique, Afrique du Sud), «les libérateurs» veulent rester au pouvoir et font des «arrangements» pour y parvenir, comme par exemple le président Mugabe, 89 ans, qui a eu recours à une société israélienne pour «organiser» les élections l’année dernière, cela contre paiement en diamants (mon article du 10 janvier 2014). D’autre part, les élites en place, qui représentent à peine le 15% de la population, ont tissé des liens «solides» entre le secteur public et le privé où le népotisme, le tribalisme, la corruption et l’incompétence dominent.

Enfin, il y a les Chinois (lire aussi ma tribune du 25 juin 2014) qui court-circuitent habilement cette démocratie branlante, à commencer par leur peu de respect des lois locales (environnement, salaires, concurrence déloyale, etc.), et surtout la liberté de presse qui leur déplaît souverainement. Etonnante liberté de presse namibienne, qui a existé sous l’apartheid, qui n’hésite pas à critiquer les «fat cats» (entendez les rondeurs des cadres et des entrepreneurs), et qui ouvre ses colonnes à des diatribes violentes à la Emile Zola contre «ceux qui nous volent» (The Namibian , 29 juillet 2014).

Pourtant cette liberté est menacée, comme le dit Gwen Lister, une remarquable journaliste namibienne qui avait combattu la colonisation sud-africaine et continue de défendre les droits des gens face aux nouveaux maîtres de la Namibie, «qui ressemblent de plus en plus à ceux qu’ils ont combattus». En effet, cette liberté va être restreinte. Le vice-président de la Justice a été invité en Chine pour signer des «accords de coopération» selon lesquels la Chine va aider dans l’administration de la justice… C’est précisément cette liberté qui les avait aidés à libérer le pays!

Est-ce que les journalistes sauront résister? Pas si sûr, quand on voit le sort qui vient d’être réservé à un membre de l’organisation Southern African Christian Initiative (Sachi), créée sous l’impulsion du compagnon de lutte de Mandela l’évêque Desmond Tutu, alarmé lui aussi par le rétrécissement des droits des gens en Afrique du Sud. Cet activiste a été tabassé plusieurs fois pour avoir osé critiquer récemment l’exploration de multinationales au large des magnifiques côtes namibiennes pour des phosphates et du pétrole.

Que penser de cette évolution alors que les Eglises avaient été un facteur important de la lutte contre l’apartheid? Cela montre le ­degré de folie qui a saisi le gouvernement namibien, devenu néolibéral pur et dur, comme dans d’autres pays. Hage Geingob, l’actuel premier ministre, qui, avant l’indépendance, avait été le directeur de l’Institut de la Namibie à Lusaka soutenu par l’ONU en vue de la libération de la Namibie, est pressenti comme futur président du pays. Bien que de l’ethnie damara, il remplacera le président actuel, Hifikepunye Pohamba, pour les élections en fin d’année. Mais lui aussi a pris une autre direction. Les «discussions» qu’il a eues avec des partis minoritaires visent à effectuer des changements constitutionnels importants: renforcement de la présidence sans aucun mandat du peuple, augmentation du nombre de parlementaires de 78 à 104 pour que la Swapo ait la majorité absolue dans l’Assemblée nationale, suppression de la Deuxième Chambre, qui représente les différentes régions linguistiques (comme le Conseil des Etats en Suisse). La société civile réagit, et la résistance à l’anti-démocratie s’organise pour contrer ces tentatives de prise de pouvoir qui d’ailleurs germent partout en Afrique australe. La Chine apprend à ces pays comment gouverner comme chez elle. Avec la menace des djihadistes au nord, à l’est et au centre du continent, on peut se demander si elle ne les arme pas aussi pour se partager l’Afrique comme l’avaient fait les puissances occidentales à la Conférence de Berlin en 1884.

Christine von Garnier

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