En Norvège, c’est l’homme qui est au cœur de la société, pas le consommateur

Mon départ en Norvège n’avait pas seulement pour objectif de contribuer, comme chercheur, à une grande aventure scientifique. Je voulais aussi comprendre comment une nation a délibérément su orienter ses choix pour devenir un modèle environnemental. En chargeant la voiture, dans la chaleur (anormalement) écrasante du mois d’août, j’étais obsédé par cette question qui me hante et mobilise mes journées. Comme beaucoup de scientifiques, je vis dans cette urgence : s’arc-bouter pour limiter l’emballement de la machine climatique. Ne pas semer l’enfer dans lequel nos petits-enfants devront grandir.

Une jeunesse au creux des montagnes ardéchoises a probablement tissé cette fibre et cette sensibilité. Depuis mon doctorat en océanographie, je cherche à comprendre comment le phytoplancton va subir le réchauffement et l’acidification des océans. Mes recherches se sont aussi orientées vers des biocarburants issus d’algues microscopiques, plus respectueux de l’environnement. Mais il faudra encore beaucoup de travail, de patience et de ténacité pour faire baisser le prix de ces carburants innovants.

En France, j’étais habitué à rouler près de deux heures par jour. Dans la ville de Trondheim, où je suis arrivé, j’ai rapidement suivi les habitudes norvégiennes, et pris le bus. Pour être honnête, ce n’est pas uniquement par militantisme : entre péages et stationnement, aller travailler en voiture me coûterait plus de 10 euros. En Norvège, tout est fait pour dissuader l’automobiliste, à commencer par les péages répartis partout dans la ville. Il y a peu de voitures en circulation et peu d’espaces de stationnement, mais de larges artères dans lesquelles circulent de nombreux bus. Comme des fourmis affairées, ils desservent chaque recoin de la ville. L’efficacité des transports en commun, associée à de puissantes applications pour smartphone, rend les déplacements faciles et simples. La société norvégienne entière a suivi cette mutation, tout le monde joue le jeu, et des investissements colossaux ont été réalisés. Cela fait trente ans que je vais travailler en voiture, il m’aura fallu deux mois pour ne plus l’utiliser sinon pour des sorties en famille certains week-ends. Mais poursuivrai-je cet élan à mon retour en France, si les transports en communs triplent la durée de mon trajet ?

Ce système coercitif pour forcer le citoyen dans une voie plus vertueuse est-il applicable en France ? Ces portiques truffés de caméras auraient brûlé depuis longtemps dans notre vieux pays contestataire. Comment le peuple norvégien résiste avec autant de bonne humeur à cette très forte pression fiscale ? J’ai rapidement compris que l’Homo norvegicus n’était pas beaucoup plus écologiste que l’Homo gallicus. Les Norvégiens éteignent rarement les lampes quand ils quittent une pièce. Tous les produits sont suremballés, et le recyclage des poubelles reste sommaire. Non, vraiment, la France n’a pas à rougir.

Avalanche d’impôts

Alors, comment ce peuple a-t-il pu devenir champion de vertu écologique, et accepter sans exaspération d’être aussi un pays champion des taxes ? Car, à côté, la France fait figure de paradis fiscal. Tous les produits, dès lors qu’ils ont un impact négatif sur la santé ou sur l’environnement (carburants, vin, sucreries…), sont taxés à en étouffer un « gilet jaune ». Comment expliquer que les citoyens norvégiens ne suffoquent pas sous cette avalanche d’impôts ? Au contraire, les sondages placent systématiquement les pays nordiques en tête dans l’échelle de l’épanouissement. C’est vrai, le modèle social est différent, et il est difficile de se comparer à un pays douze fois moins peuplé, dont la culture et le sens de la vie en société sont radicalement éloignés. Mais la vie, ici, est tout de même très rude, avec un interminable hiver dans la pénombre. Les Nordiques seraient-ils insensibles ?

Non, c’est ailleurs qu’il faut chercher. Très vite, en travaillant en Norvège, on prend conscience d’une autre dimension. En France, la qualité de vie se mesure en termes de pouvoir de consommer, autrement dit, de pouvoir d’achat. En Norvège, il est très compliqué de commander sur Internet (même Amazon n’a pas réussi à s’implanter). Parce qu’il n’y a quasiment pas de possibilité de dépenser son argent en Chine, tout est plus cher, et souvent produit localement. Ne pas mettre les travailleurs en concurrence avec des pays dont le salaire moyen est cinq à dix fois inférieur est raisonnable mais frustre les pulsions consuméristes. Heureusement, comme en France, il y a un réseau de revente de produits d’occasion très efficace.

Alors comment être heureux dans ces conditions ? En Scandinavie, le bonheur se cultive et se travaille. Le bien-être est une monnaie, c’est un critère que la société entière s’efforce d’améliorer. A l’université de Trondheim, on prend soin du bien-être des employés. C’est une longue accumulation de détails, depuis le café en libre-service, les paniers de fruits, le masseur qui passe le mercredi. Tout concourt à stimuler les rencontres et à renforcer les liens humains. Les priorités sont claires, et le lagom omniprésent. Cet art de vivre scandinave prône la modération à la recherche du bien-être. Le bien-être est un objectif, qui structure aussi la vie professionnelle. A 16 h 45, Internet est coupé pendant cinq minutes pour me rappeler que je dois aller m’occuper de ma famille. Même les ministres prennent leurs deux mois de congés paternité. Ici, c’est l’homme qui est au cœur de la société, pas le consommateur.

Ces dernières décennies en France ont été marquées par le mot d’ordre « Relancer la consommation », avec la croissance économique en ligne de mire. Jamais la notion de bien-être n’a été considérée. Mais pourquoi ne pas vouloir plutôt la croissance du bien-être ? Nous avons fabriqué une société gangrenée par un immense mal-être. Les taxes frustrent et étouffent une société de consommateurs. Mais, en Scandinavie, ces mêmes taxes sont un outil au service d’une société vertueuse, respectueuse de l’environnement… et des générations futures.

Olivier Bernard, directeur de recherche à l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique). Actuellement professeur invité à l’université de Trondheim (Norvège).

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