En Russie, la lecture de l’Histoire permet de retourner toute accusation

Une puissance occidentale attaque. Le Kremlin tombe. Le chef de l’Etat et le plus haut dignitaire de l’Eglise sont faits prisonniers. La Russie est au bord de l’effondrement définitif. Paranoïa typique, devenue délirante ? Non, cela s’est réellement produit, et tout Russe connaît le fin mot de l’histoire. Une milice populaire, conduite par un aristocrate et un boucher, marche sur Moscou et chasse les étrangers.

Voilà comment la Russie mit en déroute les Polonais au début du XVIIe siècle. Inconnue hors la Russie, cette invasion, si elle occupe une place centrale dans son histoire millénaire, n’en constitue pas pour autant un épisode sans équivalent. Bien auparavant, au XIIIe siècle, les Mongols, déjà, avaient envahi la Russie, et régné sur elle deux cents ans durant. Le XVIe siècle avait vu les Tatars de Crimée mettre à feu et à sang la Moscou d’Ivan le Terrible. Et leur succédèrent donc les Polonais, qui montrèrent alors de mêmes penchants incendiaires.

Un siècle après avoir chassé les Polonais, la Russie écrasa une invasion suédoise. Un siècle plus tard encore, ce fut au tour de Napoléon de l’attaquer, à la tête de la plus grande armée alors jamais vue. Plus tard vint Hitler, à la tête d’une armée plus gigantesque encore. Une telle énumération n’est pourtant pas exhaustive, tant sont nombreux ceux qui, à un moment ou un autre, ont pris pour cible la Russie, cette nation qui a pour habitude de se présenter comme « ayant beaucoup souffert ».

Rien, me semble-t-il, ne façonne plus la compréhension qu’a la Russie du monde et de la place qu’elle y occupe que ce legs de l’Histoire. En fait, ce legs a permis à la nation de revendiquer sans état d’âme son exceptionnalité – son statut de cible perpétuelle de très diverses agressions étrangères. On se tromperait si l’on pensait que tout cela constitue une invention récente du Kremlin et de son appareil propagandiste. Cela fait plus de deux siècles que cette croyance sert de soubassement à l’identité nationale russe – une identité en laquelle se sont retrouvés les réactionnaires comme les révolutionnaires. Depuis, quels que soient les climats idéologiques, cette idée faisant largement consensus n’a fait que mieux s’ancrer dans les esprits.

Menaces étrangères

Cas peut-être unique parmi les nations de son rang, l’image de la Russie est très profondément liée à ses actions militaires, passées et présentes. La Russie a guerroyé contre quasiment tous les grands Etats de l’Europe moderne, et, pour ce qui est de ses voisins immédiats, leur a fait la guerre à tous, sans exception, à plusieurs reprises, qu’il s’agisse de la Lituanie, qui, au XVe siècle, était un puissant grand-duché, ou de la Pologne, dont la Russie, au XVIIIe siècle, se vengea en l’annexant, contribuant ainsi à la rayer de la carte.

Mais en liant aussi étroitement à l’invasion l’image que la nation se fait d’elle-même, le grand récit national russe met en scène la quasi-totalité de ces conflits en les présentant comme relevant d’une seule et même histoire : celle des réponses de la Russie à ces menaces étrangères. Cette lecture de l’Histoire, qui, pour de nombreux Russes, est celle de l’âme de leur nation, permet de retourner toute accusation (d’agressivité congénitale, d’hyper-paranoïa, etc.) lui étant lancée. Si les acteurs étrangers peuvent changer, l’action principale, elle, reste la même.

Qu’est-ce que l’OTAN, peut-on ainsi entendre, sinon la dernière coalition occidentale en date hostile à la Russie et bien décidée à empiéter sur ses frontières ? Lorsque les Polonais s’étaient emparés du Kremlin, ils avaient reçu le soutien de mercenaires venus des quatre coins du continent. La grande armée de Napoléon n’était qu’à moitié française : elle comprenait dans ses rangs des Autrichiens, des Prussiens, des Croates, des Italiens, des Polonais… Les armées d’Hitler combattant sur le front de l’Est étaient tout aussi diverses. Quant à la guerre de Crimée, qui fit rage dans les années 1850, ne vit-elle pas l’Angleterre protestante et la France catholique recevoir le soutien de la Turquie musulmane pour attaquer la Russie orthodoxe ? La leçon à tirer d’une telle lecture de l’Histoire s’impose alors : le seul point commun que partageraient les pays occidentaux serait donc une russophobie aiguë.

Dans cette histoire-là, le plus grand fait d’arme est la deuxième guerre mondiale, au cours de laquelle la Russie, à la tête de l’Union soviétique entière, mit en déroute Hitler. Le jour de la victoire sur l’Allemagne nazie, devenu jour férié, est célébré en Russie comme aucun autre, objet d’une fierté patriotique sans pareille, dans la mesure où ce triomphe militaire, dit-on de maintes façons, enseigne aux Russes qui ils sont en tant que peuple. Et la teneur de cette identité-là ne peut qu’aboutir à de nouvelles revendications d’exceptionnalité. Comme le déclara Vladimir Medinsky peu avant de devenir ministre de la culture, en 2012, les Russes « font l’Histoire », rien moins que cela – et s’ils la font, c’est parce qu’ils ont sauvé le monde (et pas seulement lors de la deuxième guerre mondiale).

Rôle de sauveur

Ces propos de Medinsky, qui ont été repris à l’envi par des historiens et des politiciens, se fondent sur un modèle tiré de cette histoire mythique, où la Russie se doit de se défendre contre de prétendus conquérants aux desseins globaux. A plus d’un siècle de distance, Napoléon et Hitler partagèrent le même sort sur le sol russe : la retraite de Russie de Napoléon, en 1812, fut suivie d’une succession de victoires russes et de l’apparition d’une coalition bien décidée à libérer l’Europe des griffes de l’empereur français. Paris, deux ans plus tard, était occupée. Dans cette vision-là de l’Histoire, la défaite finale de Waterloo, en 1815, constitue le dénouement véritable d’une issue prévisible – c’est que la blessure mortelle avait été infligée par les Russes.

Mais même le lointain souvenir de l’invasion mongole, au Moyen Age, peut être convoqué lorsqu’il s’agit de mettre en valeur et en scène le rôle de sauveur rempli par la nation russe. Alors que les Mongols étaient parvenus à s’emparer de terres russes, dont celles de l’Ukraine et de la Biélorussie, quelque chose d’inattendu se produisit. A un moment donné, ils ne parvinrent plus à progresser vers l’ouest et, finalement, la menace qu’ils représentaient se dissipa. Qui, sinon les ancêtres des Russes d’aujourd’hui, se sacrifièrent alors pour épargner au reste de l’Europe ce « fléau de Dieu » ?

Cette prétention-là n’est pas non plus d’aujourd’hui, puisqu’elle jouit de la même popularité depuis le XIXe siècle. Nikolaï Tchernychevski, le révolutionnaire qui inspira les bolcheviques, prêtait voix à cette idée largement partagée selon laquelle son pays assumait « un rôle de sauveur, servant de rempart à l’Europe contre le joug mongol ». Au tournant du XXe siècle, cette croyance était devenue doctrine aux plus hauts niveaux de la hiérarchie militaire.

Posture défensive

Cette histoire d’une Russie répondant une énième fois à l’appel du destin semble plus que jamais vivace. C’est que le fascisme, une fois de plus, revient à la charge mais, cette fois-ci, sans swastikas ni chemises brunes. Comme nous le vend l’ouvrage russe Histoire officielle de la deuxième guerre mondiale, dans son douzième et dernier tome intitulé La Grande Guerre patriotique (2015), ce nouveau fascisme caractérise plutôt tout pays concevant un « ordre mondial autoritaire unipolaire », tout particulièrement sous l’étendard du « développement de la démocratie » ou de la « protection des droits de l’homme ».

Edité avec le soutien officiel du ministère de la défense, et s’ouvrant sur une adresse aux lecteurs signée du président Vladimir Poutine, ce volume – et il n’est en rien le seul à le faire – affirme explicitement que c’est l’Amérique qui incarne désormais une telle menace, obligeant la Russie à assumer une nouvelle fois son rôle traditionnel de rempart. En conséquence, toute initiative prise par les Etats-Unis ou leurs alliés de l’OTAN vient confirmer ce grand récit-là et, du moins à l’intérieur du pays, lustrer le brillant de sa justesse historique. En effet, des détachements militaires étrangers n’avaient plus stationné en Pologne, le regard tourné vers l’est, depuis 1941.

Qui plus est, cette posture défensive s’articule aisément aux initiatives récentes de la Russie. L’annexion de la Crimée et l’intervention dans l’est de l’Ukraine étaient, dit-on, les étapes qui s’imposaient pour protéger des populations russophiles de l’hostilité manifeste des gouvernements. De la même façon, la mission officielle menée en Syrie a été présentée dès ses débuts comme une campagne militaire rendue nécessaire par la destruction souhaitable de l’Etat islamique – dont l’apparition, comme on ne cesse de le répéter en Russie, ne serait que la conséquence directe de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003.

Avantage stratégique

Mais il est possible de discerner, derrière cette mise en scène, une autre tradition à l’œuvre. Si ce grand récit est celui de la survie d’une grande nation devant faire perpétuellement face à des agresseurs extérieurs, cette survie a été néanmoins garantie par la puissance militaire de cette nation. Mais la puissance, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas toujours liée à la conquête, à l’expansion ou à l’envergure de l’armée nationale. La puissance peut aussi s’obtenir en mettant autrui en déroute sur le front politique.

Pour le dire autrement, si la Russie ne peut rivaliser avec les Etats-Unis et l’OTAN pour ce qui est de l’implantation militaire directe, elle peut se prévaloir d’un avantage stratégique : c’est qu’elle est en mesure de contribuer à déstabiliser tout pays ou toute coalition susceptible de s’opposer à elle. Comprendre cette pratique consistant à sécuriser sa puissance par d’autres moyens permet d’envisager sous une lumière différente les récentes initiatives de la Russie.

Ses annexions de la Crimée et de l’est de l’Ukraine lui permettent de s’assurer que cette dernière ne rejoindra jamais l’OTAN ; les bombardements aveugles sur la Syrie exacerbent la crise migratoire qui, à son tour, menace la cohésion de l’Union européenne ; et ce même objectif explique le soutien qu’apporte la Russie à de nombreux partis d’extrême droite aux quatre coins du continent.

Bien évidemment, les cyberattaques visant à aider l’élection à la Maison Blanche de Donald Trump, qui était le candidat préféré de la Russie (pour avoir notamment déclaré l’OTAN « obsolète »), constituent la dernière initiative en date de ce type, qui est possiblement la plus stupéfiante – et qui a été d’ailleurs vigoureusement démentie par le gouvernement.

L’isolement, un destin pleinement assumé

Ce qui vient aujourd’hui à nos oreilles en provenance de Russie semble effectivement venir d’un « autre monde », pour citer une épithète mémorable, datant de 2014, de la chancelière Angela Merkel. Mais ce monde-là a sa propre logique interne et s’y tient fermement – une logique où les interventions armées peuvent être interprétées comme des manœuvres défensives, où les ingérences dans la politique intérieure des nations rivales font office de contre-mesures jugées nécessaires face aux initiatives agressives de ces nations-là et où l’isolement peut être interprété comme un destin pleinement assumé et accompli.

Ce dernier point éclaire un élément corollaire tout à fait essentiel du mythe de l’exceptionnalisme russe : l’idée qu’en définitive, les Russes, dans un monde hostile, ne peuvent que compter sur eux-mêmes. Après tout, pour en revenir à un exemple inaugural, comment l’Occident avait-il réagi à l’invasion mongole ? Comme un Judas, les Suédois et les Allemands ayant précisément choisi d’attaquer la nation à ce moment-là. Raison pour laquelle la confiance en l’Occident a toujours été, en Russie, une denrée rare. A tel point qu’Alexandre III, devenu empereur en 1881, aimait plaisanter à ce sujet, rappelant à la moindre occasion que la Russie n’avait en vérité que deux alliées : son armée et sa marine. Et ce n’est pas un hasard si ces mots font leur grand retour aujourd’hui sur les billets de banque et les publicités dans le métro.

Un tel tableau n’est cependant exact que pour le moment présent. Avec l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, qui critique avidement tout le monde sauf la Russie, et avec les élections à venir en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, tout aussi lourdes de conséquences de ce point de vue, la situation pourrait bien changer.

Gregory Carleton, historien, est professeur au département d’études russes à l’université Tufts (Massachusetts). Il publie, en avril, « Russia, The Story of War » (Russie, l’histoire de la guerre, non-traduit, Belknap Press of Harvard University Press, 310 p., 28 €). Traduit de l’anglais par Frédéric Joly.

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