En Russie, le niveau d’insatisfaction s’est renforcé

Depuis le début du mois de juillet, les incendies de forêt ravagent la Sibérie orientale. Au 30 juillet, plus de 3,3 millions d’hectares s’étaient envolés en fumée, et plusieurs districts ont été classés en zone « ciel noir », quand la quantité de particules toxiques dépassait de deux fois les normes autorisées. Selon le site indépendant Meduza, le smog couvrait les villes de toute la Sibérie occidentale et au-delà, jusqu’en Oural. Des pétitions circulent, appelant les autorités à lutter vraiment contre ces feux : moins de 5 % sont combattus, car le règlement dispense les pouvoirs locaux d’agir si aucun village n’est menacé et si le coût des interventions dépasse la valeur économique des forêts concernées.

Pourtant, c’est un tout autre type d’incendie qui partage la « une » des médias. Le 16 juillet, la commission électorale de Moscou a rejeté l’inscription d’une trentaine de candidats de l’opposition « hors système », la nébuleuse de mouvements qui n’ont aucun élu, ni à la Douma d’Etat ni au Parlement de la ville, les empêchant de participer aux élections municipales du 8 septembre.

Les protestations n’ont pas manqué, organisées en deux temps. Le 20 juillet, une première manifestation, autorisée, a réuni près de 20 000 personnes ulcérées par cette décision.

Faute de réponse satisfaisante à leur demande d’annulation, plusieurs des candidats ont appelé alors à une seconde manifestation, non autorisée, le 27 juillet, lors de laquelle les forces de l’ordre ont battu le record d’arrestations, plus de 1 300, selon certaines sources. Outre Alexeï Navalny, le plus en vue des opposants, condamné à un mois de prison pour avoir appelé à ce rassemblement interdit, la plupart des candidats rejetés ont été arrêtés la veille ou le jour de la manifestation.

La dérive autoritaire du régime

Les médias officiels ont imputé aux opposants la faute des incidents, n’hésitant pas à les accuser de provocation soutenue depuis l’étranger. Mais cet argument ne convainc personne et plusieurs commentateurs s’interrogent sur le bien-fondé d’une stratégie qui mise uniquement sur l’action des siloviki – les structures de maintien de l’ordre –, confirmant la dérive autoritaire du régime.

Le comité d’enquête de Moscou a ouvert une affaire pénale à propos des incidents du 27 juillet aux termes de l’article 212 du code pénal, qui sanctionne « l’organisation de désordres de masse ». En 2012, la justice russe avait traité de la même manière les manifestants de la place du Marais, qui avaient vu la condamnation de deux des organisateurs à de lourdes peines de prison.

Or les temps changent. Si la majorité des électeurs continue de faire confiance au pouvoir en place, la cote de popularité des dirigeants stagne, y compris celle du président Vladimir Poutine, et le niveau d’insatisfaction s’est renforcé. Outre l’opposition qui a repris des couleurs, plusieurs signes ont montré la capacité de mobilisation de la population.

A Ekaterinbourg, dans l’Oural, les habitants ont manifesté avec succès contre le maire qui voulait imposer la construction d’une église dans un parc de la ville. Dans le Nord russe, les manifestations se sont multipliées contre des dirigeants incompétents à propos des décharges d’ordures. En juin, l’arrestation d’un journaliste de Meduza enquêtant sur la corruption à Moscou, et son incrimination pour trafic de drogue, a entraîné une mobilisation médiatique sans précédent, mettant en cause la justice et les siloviki.

En septembre 2018, lors des élections régionales, trois gouverneurs soutenus par le parti au pouvoir Russie unie ont été battus. Là où les dirigeants régionaux sont critiqués pour leur corruption ou leur inefficacité, les électeurs votent pour le candidat d’opposition le mieux placé, quel qu’il soit.

Ecarter les voix les plus critiques du système

La bataille autour des élections n’est pas nouvelle ; on se souvient du grand mouvement de protestation de l’hiver 2011-2012 contre les falsifications du scrutin législatif. Depuis lors, le régime a encore durci la loi électorale en créant des obstacles de plus en plus complexes visant à écarter les voix les plus critiques du système.

En 2013, aux élections pour la mairie de Moscou, le Kremlin avait donné le feu vert à la candidature de Navalny, qui avait obtenu 27 % des voix, à la surprise générale, et l’on craint désormais que l’électorat ne crée d’autres surprises.

Dernière en date de ces « barrières », chaque candidat local « hors système » doit réunir en quelques semaines les signatures et identités complètes d’au moins 3 % des électeurs de sa circonscription (contre 0,5 % auparavant). Comme on l’a vu, les commissions électorales rejettent souvent les listes d’opposition si plus de 10 % des signatures réunies sont jugées fausses. Or les documents qui leur servent de référence ne sont pas publics et aucun représentant des différentes listes n’est admis lors de ces procédures opaques.

Les élections locales de septembre vont servir de test dans un contexte tendu. En juin, la gouverneure de la Banque centrale, Elvira Nabioullina, a évoqué les difficultés des ménages russes confrontés à la chute de leurs revenus réels, 2,3 % durant les cinq premiers mois de l’année, les ramenant 13 % au-dessous de leur niveau de 2013.

Signe des temps, à Moscou et dans plusieurs régions, les candidats du pouvoir ne se présentent plus au nom de Russie unie, label jugé trop encombrant. Mais personne n’est dupe : le vrai enjeu est en 2024, à la fin du mandat de Vladimir Poutine. Et la confirmation de la dérive autoritaire actuelle en l’absence de réformes substantielles ne présage qu’une chose, le degré de tension va s’accentuer.

Jean Radvanyi, professeur émérite à l’INALCO.

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