En Russie, « pressions et fraudes » aux législatives

Le 18 septembre, le Kremlin s’est de nouveau doté d’une assemblée législative aux ordres, grâce aux suffrages d’une minorité d’électeurs. Il est stupéfiant de lire les gros titres : « Victoire écrasante de Poutine aux législatives ! » Les pourcentages volent, on les attrape et on répète les bonnes nouvelles du Kremlin.

Comme si un scrutin en Russie se commentait à la légère, en reprenant les dépêches d’agences russes, ou en citant le président russe qui, en personne, annonce la victoire à peine une heure après la fermeture des derniers bureaux de vote, alors que seulement 7 % des bulletins ont été dépouillés. La participation au scrutin est déjà fixée, d’abord à 49 % puis à 47,8 %, alors qu’elle atteint en réalité à peine 40 %.

La seule méthode qui permette de se rapprocher de la vérité est de compter les voix en millions, et non en pourcentages, de détecter les anomalies et résultats aberrants, de rassembler le plus de témoignages possibles et d’en tirer des fourchettes plausibles de résultats. Selon les estimations d’observateurs et experts indépendants russes, sur 111 millions d’électeurs inscrits, au maximum 45 millions sont allés aux urnes.

Un petit cinquième de l’électorat

Parmi les votants, moins de 20 millions se sont exprimés en faveur du parti poutinien Russie unie (officiellement, on annonce 28 millions) ; environ 20 millions ont voté pour les trois autres partis inféodés au Kremlin (le Parti communiste, le Parti populiste de Vladimir Jirinovski et Russie juste) ; 6 à 7 millions ont accordé leurs suffrages à d’autres partis qui ont échoué à passer la barre des 5 %, et à quelques candidats qui ne concouraient pas pour Russie unie.

Les 20 millions qui ont vraiment voté pour Russie unie au scrutin de liste ne forment donc qu’un petit cinquième de l’électorat. Dans un pays autoritaire et policier, où la campagne favorisait ouvertement les candidats adoubés par le pouvoir, et où le processus électoral est entaché de pressions et de fraudes, ne réussir à obtenir les suffrages que d’une minorité invite à réfléchir. Où est donc cette adhésion enthousiaste au poutinisme ? Le fossé entre 85 % d’opinions favorables au président dans les sondages, et environ 18 % d’électeurs qui vont aux urnes et votent pour son parti, pose un problème.

Deux explications à cet apparent paradoxe. Premièrement, les instituts de sondage mesurent le « rating » de Poutine dans l’absolu, et non sa popularité en comparaison avec d’autres personnalités. En d’autres termes, on demande : « Approuvez-vous l’activité du président ? » La question cachée est : « Préférez-vous Poutine ou le néant ? »

Forte inquiétude

Deuxièmement, interrogés sur l’action du gouvernement et des administrations locales, la plupart des sondés se disent critiques. Ils expriment une forte inquiétude face aux incertitudes économiques et sociales. Ils craignent aussi que la Russie n’entre en guerre. La majorité de la population est inquiète et insatisfaite, ce qui se reflète bien dans les résultats électoraux : abstention majoritaire et soutien minoritaire au parti du pouvoir. Début septembre, le Centre Levada, seul institut de sondage indépendant, a été fiché « agent de l’étranger » par le ministère de la justice. Le Centre devra limiter ses activités ou fermer.

Avec le soutien d’une petite partie de l’électorat, Vladimir Poutine a atteint l’objectif qu’il s’était fixé : une Douma qui vote comme un seul homme. Le parti poutinien s’octroie la part du lion, avec 105 sièges de plus qu’en 2011, 343 sur 450. Une majorité des trois quarts pour Russie unie, et le quasi-unanimisme, puisque l’autre quart des députés suivra la marche, à l’exception de quelques-uns qui n’obéiront peut-être pas au doigt et à l’œil, quoique l’expérience de la Douma sortante ne les y encourage pas. Ilya Ponomarev, seul député qui ait osé voter contre l’annexion de la Crimée en mars 2014, a été déchu, privé de son immunité et s’est réfugié aux Etats-Unis.

Les 400 observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et les volontaires russes ont pu se rendre au mieux dans quelques milliers de bureaux de vote sur un total de 94 429. Ils devaient prévenir de leur passage, sans pouvoir vérifier les résultats envoyés. De plus, les observateurs russes n’étaient autorisés à visiter qu’un seul bureau. Or, ce n’est qu’en comparant les résultats à l’intérieur d’une même circonscription que l’on peut s’apercevoir que certains écarts sont trop grands. A l’inverse, à Saratov, la suspicion vient d’un pourcentage pour Russie unie de 62,2 %, identique dans une soixantaine de bureaux de vote.

« Régime électoral d’exception »

La méthode de fraude la plus facile à démontrer est celle du « régime électoral d’exception », terme utilisé par les chercheurs russes. Une vingtaine de provinces, sur les 85 que compte formellement la fédération de Russie (Crimée et Sébastopol inclus), ont été affublées de résultats exceptionnels. Par exemple, la Tchétchénie ne déroge pas à l’habitude, avec 96 % de participation et plus de 90 % pour Russie unie. Même chose au Tatarstan et dans la petite République de Touva à la frontière de la Mongolie, avec des taux de participation et des scores pour Russie unie presque deux fois plus élevés que la moyenne.

Ainsi, l’objectif fixé par le Kremlin est obtenu principalement grâce aux manipulations et au « régime d’exception ». Mais pour obtenir plus qu’une majorité constitutionnelle des deux tiers, il faut aussi disqualifier, avant et pendant le vote, les partis et personnalités de l’opposition véritable.

Certes, le parti historique Iabloko, social-démocrate, a fait une mauvaise campagne. Cependant, il est fort probable que ses résultats aient été revus à la baisse, car Iabloko a vivement critiqué l’annexion de la Crimée et le conflit au Donbass. Parnas, le parti de l’opposant Boris Nemtsov, assassiné le 27 février 2015, n’a pas pu se faire entendre. La tête de liste, l’ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov, a été traîné dans la boue dans un programme télévisé ; l’opposant Alexeï Navalny est en liberté surveillée, et inéligible, son frère purge une peine de prison.

Sombre silence

Ce juriste, dont la Fondation pour la lutte contre la corruption dévoile de nombreux scandales, a obtenu près d’un tiers des voix (27 % selon les autorités) à l’élection du maire de Moscou en septembre 2013. Il était donc urgent de l’écarter. Pour Vladimir Poutine, l’enjeu est la présidentielle de 2018, qu’il veut remporter sans se frotter à aucun concurrent crédible.

La grande différence entre décembre 2011 et septembre 2016 est le sombre silence qui suit le vote. En 2011, des centaines de milliers de citoyens manifestaient à Moscou, Saint-Pétersbourg, Vladivostok, Novossibirsk, et d’autres grandes villes. Des millions de personnes échangeaient sur les réseaux sociaux pour dénoncer « le parti des escrocs et des voleurs », Russie unie.

Aujourd’hui, l’Internet s’agite, mais personne ne sort dans la rue pour revendiquer. Pourquoi ? Il est interdit de se réunir, trois individus qui discutent à un coin de rue peuvent se retrouver au poste pour « rassemblement non autorisé ». Il est risqué de dire haut et fort que le régime est corrompu, le harcèlement peut aller très loin. Les Russes sont abattus et découragés. Depuis la grande contestation populaire de 2011-2012, le peuple se tait et les opposants s’exilent ou combattent seuls.

Marie Mendras, Politologue au CNRS et au CERI-Sciences Po.

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