En Turquie, la loi d’airain

Les résultats des élections législatives du 1er novembre ont suscité la surprise de la plupart des observateurs, aucun institut de sondage n’ayant prévu l’ampleur de la victoire de l’AKP. Il convient alors de prendre un peu de recul historique afin de restituer la normalité de ces résultats. La victoire de l’AKP vient d’abord attester de la prégnance du vote conservateur dans le pays. Mais elle confirme surtout cette loi d’airain de la vie politique turque : une fois aux affaires, un parti ayant réussi à former seul un gouvernement majoritaire ne perd plus d’élections, parce qu’il s’approprie de façon massive les institutions et les ressources de l’Etat afin d’assurer la reproduction de ses positions de pouvoir.

Si la fraude électorale semble indéniable, elle ne peut expliquer qu’à la marge la progression de l’AKP, qui a reçu ce dimanche les suffrages de 4,6 millions d’électeurs supplémentaires par rapport aux élections de juin. Parmi ses concurrents, seul le CHP (gauche kémaliste) parvient à se maintenir au niveau du scrutin précédent. Avec 49,4 % des suffrages exprimés (soit 8,5 points de plus qu’en juin), l’AKP a réussi à s’imposer auprès de l’électorat conservateur, qui représente traditionnellement entre 60 % et 65 % de l’électorat. Il voit ses scores progresser dans l’ensemble des 81 provinces que compte le pays. Le MHP (extrême droite nationaliste), quant à lui, recule absolument partout. Ce parti, seul capable jusqu’alors de tenir tête à l’AKP en Anatolie centrale et dans les provinces côtières de la mer Noire, s’effondre littéralement. En intensifiant sa rhétorique sécuritaire et nationaliste, l’AKP a donc remporté cette bataille de l’Anatolie conservatrice pour se donner les moyens de retrouver seul le pouvoir. Le HDP (gauche pro-kurde) est également en recul, notamment dans les zones kurdes, où il subit plus qu’ailleurs le renforcement de l’AKP. Il parvient, toutefois, à se maintenir à un niveau suffisamment élevé pour conserver une représentation parlementaire. La violence paroxystique, déployée par les institutions de sécurité dans le sud-est du pays ainsi que les pressions et agressions qu’ont dû subir ses militants depuis cet été expliquent aisément ce reflux, une partie de l’électorat kurde ayant visiblement préféré un retour au statu quo ante qu’une exacerbation des tensions dans la région.

Il faut reconnaître tout le savoir-faire des stratèges de l’AKP, qui ont réussi à siphonner le vote nationaliste et conservateur tout en affaiblissant – de façon certes toute relative – le vote kurde dans ses bastions historiques. C’est en prenant en compte ces deux dimensions que l’on comprend l’ampleur de la victoire de dimanche.

L’analyse resterait cependant partielle si elle s’en tenait à ces éléments. Comprendre la victoire de l’AKP nécessite de se replacer dans le temps long des pratiques de pouvoir dans la Turquie républicaine. Le coup tactique réussi ce week-end résulte d’un apprentissage long de plus d’une décennie de la mobilisation de l’appareil d’Etat par les cadres du parti. En s’appropriant massivement les institutions publiques depuis son arrivée au pouvoir en 2002, l’AKP a reproduit, tout en les exacerbant, les pratiques de pouvoir des partis dominants l’ayant précédé. Comme le Parti démocrate dans les années 50 et le Parti de la justice dans les années 60, l’instrumentalisation qu’il peut faire des ressources et des institutions publiques lui permet de remporter tous les scrutins auxquels il participe. Mais, à l’inverse de ses prédécesseurs ayant dû quitter le pouvoir à la suite de coups d’Etat militaires, il a réussi à domestiquer l’armée et à la marginaliser politiquement à coup de croisades judiciaires et d’intégration de l’acquis communautaire. Contrôler l’Etat en Turquie, c’est, davantage que dans d’autres régimes pluralistes, maîtriser l’ensemble des secteurs sociaux en intensifiant les contrôles transversaux sur la société. C’est disposer des moyens d’élargir ses clientèles électorales par l’allocation des ressources publiques et la distribution des marchés. Mais c’est aussi la possibilité de s’appuyer sur des moyens d’actions multiples pour réprimer l’opposition et instrumentaliser les processus électoraux. C’est donc, in fine, bénéficier d’une position de domination qui n’est plus simplement politique, mais qui repose sur les collusions entre bureaucratie, institutions sécuritaires et judiciaires, partenaires sociaux, médias et groupes économiques pour jouer simultanément d’un répertoire hégémonique et coercitif afin de reconduire les positions de pouvoir occupées.

Les élections turques montrent ainsi à quel point le multipartisme et la tenue d’élections pluralistes ne peuvent suffire à établir le caractère démocratique d’un régime, le point crucial résidant dans la possibilité d’une alternance régulière à la tête de l’Etat. En Turquie, ceci reste malheureusement aujourd’hui encore un vœu pieux.

Benjamin Gourisse, Maître de conférences à l’université Paris-Dauphine. Dernier ouvrage paru : la Violence politique en Turquie : l’Etat en jeu (1975-1980), éditions Karthala, 2014.

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