En Ukraine, il manque une vraie stratégie de défense européenne

L'Europe est au pied du mur, celui de sa vérité et celui de son histoire. Elle joue son destin en Ukraine. Au lendemain de la chute d'Avdivvka, de la mort de Navalny et des monstruosités oratoires du candidat Trump, chacun a compris les redoutables conséquences d'une victoire russe en Ukraine. Il faut à tout prix l'empêcher car elle ferait éclater l'Europe, entraînant sa disparition politique. Le combat est existentiel pour ce que nous sommes, nous les fils d'Athènes, de Rome et des Lumières, le cœur de l'Occident : derrière les forces russes, un manteau d'obscurantisme barbare se déploierait bientôt vers nos sociétés. N'en doutons pas : cette guerre est la nôtre et le front du Donbass, celui de notre liberté.

Le temps n'est plus à déterminer les causes de cette guerre : laissons les historiens s'écharper demain sur la répartition des responsabilités. Il n'est pas non plus au regret. On a le droit d'aimer Tolstoï et Tchaïkovski mais pas celui de laisser avancer l'armée russe : nos pères ont aimé Beethoven et Kant mais se sont battus contre l'Allemand de Verdun au Vercors. Ce n'est pas la Russie que l'on combat, mais un projet politique et l'inacceptable retour en arrière vers le pire de notre histoire.

L'erreur serait de croire que le flux d'armes occidentales est le cœur du sujet : il n'est que l'un des éléments de la solution. Le problème est d'abord l'absence de stratégie de l'Europe dans cette affaire qui la concerne pourtant au premier chef. Il est donc aussi celui du manque d'une volonté unique soutenue par des signes clairs d'irréductible fermeté. Ces deux carences se dissimulent aujourd'hui sous une compétition désordonnée en matière d'armement et un discours politique plus théorique que résolu.

Une certitude, le problème numéro un est celui de la stratégie, dont la nature est d'être convergence des actions et des volontés vers une ambition commune. Cette dernière en est la condition nécessaire puisque la stratégie est, par rétro-raisonnement, un asservissement des moyens aux fins. A contrario, une guerre sans finalité claire devient, comme la guerre en Ukraine, une guerre sans fin.

Or, depuis le début de ce conflit, par divergences de visions et d'intérêts, l'Europe est incapable de s'accorder sur ce qu'elle en attend. Elle doit décider. À moyen terme d'abord, quelle nouvelle architecture de sécurité en Europe faut-il établir, avec, contre, ou sans la Russie ? À court terme, quelles conditions militaires et politiques faut-il créer, qui conduiraient à des négociations favorables ? Car la fin de cette crise sera politique ou ne sera pas. Il faudra inévitablement négocier, comme les Américains furent contraints de le faire avec les Coréens du Nord, le Viêt-Cong et les Talibans. Sans ces finalités communes, sans la définition urgente de ces PGCD (plus grand commun dénominateur), l'Europe sera incapable de construire une stratégie, donc de parvenir à une honorable sortie de crise.

Pour l'instant, par faute de stratégie, on expédie de l'armement et c'est tout une quincaillerie qui vient au gré des vents et des caprices, une quincaillerie hétéroclite, hétérogène, dont l'arrivée erratique rend difficile pour l'Ukraine, la construction d'une stratégie opérationnelle. Alors, à la Curiace, au petit bonheur la chance, ces matériels partent au front pour être détruits les uns après les autres, avant qu'on les remplace, sans produire – loin s'en faut – l'efficacité tactique que leur utilisation, globalement conçue, aurait permise.

On distribue et on use les matériels sans distinguer le besoin de court terme (empêcher toute percée russe et donc délivrer en urgence des moyens d'arrêt et d'interdiction) et le moyen terme, c’est-à-dire l'impératif de reconstituer pour l'été 2025, une masse de manœuvre de 70.000 à 100.000 hommes, rodée au combat multimodal, commandée par des chefs instruits à son maniement (matériels blindés et volants à livrer en grand nombre, formations d'état-major dans nos grandes écoles militaires).

Le problème numéro deux est celui de la démonstration d'une volonté absolue. Il faut prouver, par des signes clairs, une irréductible fermeté dissuasive : les empires ne s'arrêtent que devant la force. Cette guerre est radicale : il faut lui opposer des mesures radicales. À chaque pays européen de définir les siennes. La France, qui joue son rang et la crédibilité de sa dissuasion, pourrait montrer sa détermination en affichant d'abord un objectif de 3% du PIB pour ses dépenses de défense, croissance qu'elle alimenterait par un impôt spécial ou un grand emprunt défense. Elle pourrait donner, prêter ou vendre ses meilleurs matériels dont ses avions Rafale, mieux à même de rivaliser avec leurs adversaires que de vieux F16 ou Mirage. Elle devrait aller plus loin encore et rétablir le service national : elle afficherait ainsi qu'elle a compris l'ampleur, la nature, et la pérennité de la menace. Elle renouerait ainsi avec son concept de défense de la Guerre froide.

Mais tout cela n'a de sens que si l'Ukraine mobilisait davantage. Il faut l'y pousser car, à défaut, la mobilisation de l'Europe n'aurait elle-même ni signification, ni effet. Et puisque cette guerre est européenne, puisqu'elle ne peut se faire sans nous, parce que notre existence y est en jeu, nous avons notre mot à dire, haut et fort, quant à sa conduite et ses ambitions. Même s'il faut, pour cela, tordre le bras de ceux qui, à Kiev, ont besoin de cette fermeté pour quitter la posture rigide qui les emprisonne aujourd'hui.

Vincent Desportes est général de division de l’Armée française et ancien directeur de l’École de Guerre.

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