En voiture (6/6): La voiture, en ville, est de loin la première source de pollution

La voiture, en ville, est de loin la première source de pollution

Entretien. Jocelyne Just est pédiatre, pneumologue et chef du service d’allergologie pédiatrique à l’hôpital Armand-Trousseau, à Paris. Alors que la France subissait un premier épisode de canicule et de pollution, elle publiait, dans Le Monde du 27 juin, avec l’appui de 150 médecins et chercheurs, un appel à l’action contre la pollution automobile.

Comment, en tant que médecin, considérez-vous la voiture ?

La voiture, en ville, est de loin la première source de pollution extérieure. Les scientifiques anglo-saxons mettent en exergue que c’est le trafic automobile qui est responsable des problèmes, notamment respiratoires, liés à la pollution. De nombreuses études observent l’incidence des maladies par rapport au fait que vous habitiez à 50, 100, 200 ou 500 mètres d’une voie à fort trafic, et on trouve des corrélations très significatives entre la distance domicile-axe routier et certaines pathologies. La voiture, c’est l’ennemi.

L’automaticité de la circulation différenciée, activée pour la première fois fin juin, est-elle efficace pour protéger la santé ?

C’est un début, mais ce n’est pas suffisant. La circulation différenciée reste une mesure d’urgence uniquement pour s’attaquer aux pics. Longtemps, on a pensé que c’étaient les pics qui étaient nocifs. A chaque épisode, on observe en effet une augmentation du nombre d’hospitalisations ou de consultations aux urgences. Mais on a démontré par la suite que c’était la pollution de fond qui était responsable de la hausse des pathologies chroniques, comme l’asthme, les allergies ou les maladies auto-immunes. C’est pourquoi il est impératif de lutter contre la pollution de fond à travers l’amplification de dispositifs comme la zone à faibles émissions qui vient d’être mise en place au niveau de la métropole du Grand Paris, pour interdire progressivement les véhicules les plus polluants.

La voiture n’est pourtant pas la seule source de pollution en zone urbaine…

En ville, il n’y a pas beaucoup d’autres sources de pollution. Il y a bien, de façon anecdotique, les feux de cheminée l’hiver ou les pollutions importées, comme les épandages liés aux activités agricoles. La pollution dépend aussi des conditions météorologiques. L’hiver, quand le ciel est bas, il y a comme une chape de plomb qui empêche les particules et les gaz toxiques émis par les voitures thermiques de s’échapper. Et l’été, si le temps est très ensoleillé, les oxydes d’azote issus du trafic routier contribuent à la fabrication de l’ozone. On estime que la voiture est à l’origine de 50 % à plus de 60 % de la pollution de l’air dans les grandes agglomérations, en fonction des polluants que l’on considère.

Le métro aussi est pollué. Pourtant, aucun élu ne propose de l’interdire…

C’est vrai qu’il y a une pollution importante dans le métro, avec des niveaux qui peuvent atteindre ceux que l’on respire en période de pics. Mais, en dehors des personnes qui y travaillent et pour qui on pourrait considérer l’exposition à la pollution comme un risque professionnel, on ne passe pas douze heures par jour dans le métro. Les usagers y restent au maximum une heure. C’est préoccupant, certes. Et les pouvoirs publics doivent prendre des mesures pour améliorer en priorité la ventilation. Mais de là à dire qu’il ne faut plus prendre le métro ou le RER car l’air y serait encore plus mauvais qu’à l’extérieur, non ! Cela reste le mode de déplacement le plus civique, car contrairement à la voiture, on ne pollue pas les autres quand on prend le métro ou le RER. Moi, je le prends tous les jours.

En quoi les enfants sont-ils particulièrement sensibles au trafic ?

La physiologie de l’enfant est définie par la croissance et l’immaturité des organes. Les enfants ont donc des organes plus sensibles à la pollution. De par leur petite taille, ils vont concentrer plus de polluants, d’autant qu’ils respirent plus vite et inhalent donc plus de polluants.

Longtemps, comme on ne s’intéressait qu’aux effets des pics de pollution, on pensait que les effets se limitaient aux pathologies respiratoires. Puis des études ont montré que la pollution pouvait entraîner un dysfonctionnement immunitaire et être responsable, par exemple, de nouvelles allergies. A Paris, je vois de plus en plus d’enfants allergiques aux pollens et à certains fruits.

On a aussi montré que le polluant pouvait agir sur notre génétique, en modifiant l’expression des gènes, c’est ce qu’on appelle l’épigénétique. En mesurant, grâce à des capteurs de pollution, l’exposition de femmes enceintes au trafic automobile, on a vu que chez les mères les plus exposées, l’expression de certains gènes était corrélée à l’apparition d’asthme chez leurs enfants.

Habiter plus ou moins loin d’une voie à fort trafic a également des effets sur le microbiome. Le microbiome, ce sont des bactéries qui nous colonisent et permettent à notre système immunitaire de nous défendre contre des infections, un corps étranger. La pollution l’appauvrit, provoquant un dysfonctionnement immunitaire. Une équipe de scientifiques a ainsi montré que vivre près d’un axe routier dense augmentait le risque de diabète par modification du microbiome intestinal. On est loin des premières études qui ne s’intéressaient qu’au système respiratoire.

Depuis quand sait-on que la voiture, en dehors de l’accidentologie, représente un risque pour la santé humaine ?

On le sait depuis les années 1980. A l’époque déjà, mon chef de service, le professeur Alain Grimfeld, ancien président du Comité consultatif national d’éthique, parlait déjà des répercutions sur la santé de la pollution automobile. A cette époque, on connaissait clairement le lien entre les pics de pollution liés à la voiture et les exacerbations de l’asthme. Et les études étaient concordantes dans tous les pays du monde.

En France, les premières alertes scientifiques sur la dangerosité du diesel remontent à 1983 et au rapport du professeur Roussel sur l’« impact médical des pollutions d’origine automobile ». Remis au gouvernement Mauroy, il préconisait de freiner la diesélisation du parc automobile, invoquant des risques cancérogènes. Pourtant, la France a fait le choix contraire…

Les choix politiques n’ont pas été faits dans le bon sens. D’abord parce qu’on s’est heurté à des lobbys automobiles puissants. Aussi parce que nos dirigeants ont longtemps estimé que l’économie devait primer sur l’environnement. On m’a souvent dit : « Il vaut mieux qu’il y ait moins de smicards. » On ne peut pas dire : « Ce qui compte ce sont les emplois d’aujourd’hui et on verra plus tard pour nos enfants. » On ne peut pas être cynique à ce point-là.

Peut-être que la communauté scientifique a aussi été timorée sur le sujet. Le lien entre la pollution liée au trafic et les maladies était encore contesté, car les études montrant les effets nocifs de la pollution sur la santé étaient limitées aux pics de pollution. Et il faut toujours être prudent sur le plan scientifique, attendre d’avoir plusieurs publications qui vont dans le même sens pour éviter les biais. Mais aujourd’hui, on ne peut plus dire qu’il faut attendre : la pollution automobile n’est pas responsable de tout, bien sûr, mais elle doit être prise en compte pour expliquer l’explosion des maladies chroniques. On parle aujourd’hui d’exposome combinant polluants, bactéries, alimentation…

Malgré tout, on entend encore des petites voix, chez certains industriels ou politiques, parler de diesel « propre ». Mais le diesel propre, ça n’existe pas. Le diesel, c’est une source d’émission de particules extrêmement importante. Il n’y a pas de diesel qui soit bon. Il faut le bannir.

Paris envisage d’interdire les véhicules diesel en 2024 et les essences d’ici à 2030…

Si on pouvait aller plus vite, ce serait encore mieux. Il faut inciter sur le plan fiscal à ne plus acheter de diesel. Il faut informer la population sur le danger sur la santé que le diesel et l’essence représentent pour eux-mêmes et surtout leurs enfants. Et qu’eux-mêmes n’attendent pas que les politiques leur imposent des mesures pour agir. Qu’ils se disent : je suis un citoyen responsable, je suis un parent ou un grand-parent responsable et je veux sauvegarder l’avenir des mes enfants. Et qu’est-ce que je fais à mon échelle individuelle et pour faire pression sur les politiques pour que les choses changent et avancent plus vite ?

Il y a un débat sur l’avenir du périphérique. Certains candidats à la mairie de Paris veulent le détruire, d’autres simplement l’aménager. Quelle est votre vision ?

Autour du périphérique, il y a des crèches, des écoles, des parcs sportifs. Pour tous ces jeunes publics, c’est une source de pollution énorme. Le détruire du jour au lendemain, je ne sais pas si c’est possible. Ça pourrait même déplacer le problème à l’intérieur de Paris. Cela doit être évalué par des professionnels capables de modéliser le trafic. Il faudrait déjà prendre des mesures fortes susceptibles d’atténuer les effets du périphérique : limiter la vitesse à 50 km/h, dédier des voies au covoiturage et aux véhicules propres.

L’avenir de la voiture est à l’électrique. Tous les problèmes seront-ils réglés pour autant ?

Je ne crois pas. Ce sera mieux, mais ça ne suffira pas. Il faut développer les alternatives à la voiture individuelle. Cela passe par le covoiturage, les parkings en dehors des villes, l’amélioration des transports en commun qu’il faut rendre plus fiables et plus attractifs. Il faut aussi sécuriser davantage les pistes cyclables pour permettre au plus grand nombre de choisir ce mode de déplacement, car l’activité physique c’est bon pour la santé.

Quel est votre usage de la voiture ?

J’ai une voiture, une hybride, mais elle est souvent dans mon parking. J’ai cette chance de pouvoir aller à pied à l’hôpital. Quand j’ai des réunions en dehors, je prends le métro, rarement le bus parce que souvent on l’attend beaucoup. Je réserve l’usage de la voiture à mes déplacements dans des endroits mal desservis par les transports en commun. Mais j’envisage de la vendre et de passer à la location si j’en ai besoin pour de longs trajets sans transport en commun possible.


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