Entre satellites chinois et stratégies électorales à Taïwan

Entre satellites chinois et stratégies électorales à Taïwan

Le mardi 9 janvier 2024 à 15 h 04, le ministère de la Défense de la République de Chine, Taïwan, a émis une alerte invitant la population à la plus grande prudence à la suite du passage d’un satellite chinois dans l’espace aérien de l’île.

Le message rédigé en caractères chinois et suivi d’une traduction en anglais est apparu sur les téléphones intelligents des résidents de Taïwan, suscitant de nombreuses inquiétudes, amplifiées par ce qui a été ultérieurement qualifié par le ministère lui-même comme une erreur de traduction. En effet, alors que le message en chinois indiquait « La Chine a lancé un satellite à 15 h 04 et il a déjà survolé la partie méridionale du pays. Veuillez prêter attention à la sécurité des citoyens », la version anglaise se lisait ainsi : « [Alerte aérienne] Un missile survole l’espace aérien de Taïwan. »

Malgré la correction du ministère — qui a admis l’erreur d’avoir utilisé le terme missile en anglais pour traduire le mot chinois wèixīng, satellite —, aucune modification n’a été apportée au message d’alerte sur le site du Service de radiodiffusion cellulaire d’alerte publique (en anglais, Public Warning Cell Broadcast Service).

Ce service est chargé d’avertir rapidement la population via les systèmes de télécommunications mobiles à large bande. Les alertes sont déclenchées en cas de catastrophes naturelles, d’accidents de la route, de risques pour la santé publique et de danger pour la défense nationale. Elles sont également diffusées sur le Web et signalées à l’aide d’icônes illustrant la situation à risque en cours.

Sur le site Web du service, deux icônes spécifiques représentent l’alerte de raid aérien par missile ; l’une d’entre elles a été utilisée pour classer l’incident du 9 janvier. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’un satellite traverse l’espace aérien taïwanais. Des situations similaires se sont produites, par exemple, les 5 et 10 décembre, ainsi que les 9 novembre et 5 octobre. Cependant, après avoir examiné les archives des alertes disponibles sur le site, il semble qu’aucune mention de ces événements n’y figure.

Les seuls rapports concernant l’alerte de raid aérien par missile que l’on peut trouver dans les archives du site font effectivement référence à des exercices de défense qui se sont déroulés sur l’île en juillet dernier. On pourrait donc se demander pourquoi, pour la première fois en 12 mois, une alerte signalant un missile a été déclenchée en réaction au passage d’un satellite dans l’espace aérien.

À quelques jours seulement des élections présidentielles sur l’île, cette alerte prend une connotation de menace plus forte que jamais. Que ce soit une menace réelle ou une stratégie politique visant à dissuader la population de voter pour des partis politiques mal perçus par Pékin, il est difficile de l’affirmer avec certitude.

La menace de la guerre fait partie de la rhétorique utilisée par les partis pour influencer la décision des électeurs qui seront appelés aux urnes le 13 janvier 2024. Actuellement, le candidat du Parti progressiste démocratique (PPD), Lai Ching-te, également connu sous le nom de William Lai, semble maintenir sa position en tête des sondages. En cas de victoire, ce serait le troisième mandat pour le PPD, après les succès électoraux de la présidente sortante Tsai Ing-wen en 2016 et 2019. Selon des entretiens récents avec des habitants locaux, la candidature de la politicienne taïwanaise et ancienne représentante de Taipei aux États-Unis (2020-2023), Hsiao Bi-khim, au poste de vice-présidente aux côtés de William Lai, semble être un facteur motivant important pour l’électorat taïwanais en faveur du PPD.

Toujours d’après des échanges avec des résidents, le président du Parti populaire de Taïwan (PPT), Ko Wen-je, également surnommé le « Trump » taïwanais, semble être moins bien perçu par les femmes en raison de certains commentaires jugés sexistes. Néanmoins, il jouit d’une certaine popularité au sein de la génération des 30 à 40 ans. Son programme est largement considéré comme une possible troisième voie pour la gestion des relations politiques et économiques avec Pékin.

En revanche, le Kuomintang (KMT), le parti historique fondé en Chine en 1919 et transféré à Taïwan en 1949 à la fin de la guerre civile chinoise, est un fervent défenseur de l’identité chinoise et de la collaboration le long du détroit. Son candidat, Hou Yu-ih, dont le nom — presque ironiquement — signifie « amitié », soutient des positions en faveur de la collaboration avec la Chine.

Si, d’un côté, cette position peut atténuer la crainte d’un conflit armé, de l’autre, elle suscite des inquiétudes quant au destin économique et démocratique de l’île. Quel que soit le vainqueur, surtout parmi les jeunes, on ressent un certain degré de désillusion, souvent exprimée en disant de « voter avec les larmes aux yeux » (« hán lèi tóupiào »).

L’alerte du 9 janvier ne contribue certainement pas à alléger les coeurs, mais semble au contraire souligner une fois de plus la précarité des équilibres sur l’île.

Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval. Elle a écrit ce texte depuis Taipei, où elle mène des recherches sur le terrain.

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