Erdogan va poursuivre « la désinstitutionalisation » de la Turquie

Le 24 juin, la Turquie a décidé du nom du treizième président de la République de son histoire, premier de son régime présidentiel. Au Parlement, son parti ravit la première place, mais nécessite une coalition avec les Loups gris, députés d’extrême droite pour avoir la majorité.

Quelles sont les caractéristiques inhérentes à la victoire d’Erdogan ? Tout d’abord, il faut se remémorer qu’au moment des élections la Turquie se trouvait dans une situation particulière qu’était l’Etat d’exception, en place depuis deux ans. Cette conformation de l’Etat turc a été des plus indésirables pour l’opposition plongeant celle-ci dans une situation intolérable. En revanche, elle a constitué un terreau des plus favorables pour Erdogan.

De plus, au cours de ces deux années, Erdogan et son allié Devlet Bahçeli [le dirigeant du Parti d’action nationaliste, MHP], chef des Loups gris, ont fait campagne contre le parti pro-kurde, le HDP (Parti démocratique des peuples), au point d’en faire son ennemi public numéro un. D’après leur discours, la Turquie était sous la menace d’être disloquée. Ce discours sécuritaire défendait que le HDP était le prolongement du parti des travailleurs kurde (PKK).

Culte de la personnalité

En réalité, ce discours cachait une chose simple : dans cette région du sud-est de la Turquie à majorité kurde, seuls le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) et le HDP se partageaient la rivalité. Si le HDP n’obtenait pas les 10 % de votes à l’échelle nationale, ses 60 à 70 députés estimés perdraient leur siège – faute d’alternative – au profit du parti d’Erdogan. Le plan de l’actuel président n’a échoué que de peu car le HDP a obtenu près de 12 % de vote et, ainsi, 67 sièges au Parlement.

Enfin, les élections se sont déroulées dans une Turquie qui, permettant l’installation d’un culte de la personnalité autour d’Erdogan, se trouvait en phase de désinstitutionalisation. La raison n’en est pas compliquée : la justice, les médias, le parlement, les ministères, le Conseil Électoral Supérieur, la Banque Centrale etc. n’ont pu maintenir leur autonomie vis-à-vis d’Erdogan. Ni les institutions d’Etat ni les ONG n’ont pu conserver de poids vis-à-vis d’un président omniprésent.

En effet, la justice était sous contrôle de l’Etat, particulièrement depuis le putsch militaire guleniste de 2016. De même pour les médias, d’autant plus qu’Aydin Dogan – patron du groupe de média favorable à l’opposition – a dû vendre en raison de pressions fiscales exorbitantes décidées unilatéralement par le Palais d’Erdoğan.

La mainmise d’Erdogan sur la Turquie a connu son apogée à l’occasion des modifications apportées au Conseil électoral supérieur et à la loi électorale. Ces modifications ont été entreprises sous prétexte, entre autres, que le PKK empêchait le bon déroulement des élections au sud-est.

Risques de tensions

Dans un tel contexte, l’article de loi du Conseil électoral supérieur qui permettait aux représentants des partis politiques d’élire les présidents des bureaux de vote a été remplacé par un article stipulant que ceux-ci seront désormais élus par des fonctionnaires. Les représentants des partis politiques ne devenant alors que leurs adjoints. Ladite loi modifiée a aussi changé l’organisation du Conseil : pour répondre aux nouveaux besoins, les effectifs et le nombre de bureaux ont été doublés.

Cependant, cette réforme risque de créer des tensions car une grande parti de ces nouveaux employés n’a été embauchée qu’à travers des concours comportant des épreuves uniquement orales. La question qui se pose alors est de savoir si on peut réellement parler d’un pas en avant dans l’organisation du Conseil électoral supérieur.

En ce qui concerne la loi électorale, sa modification permet à la police de se positionner à une limite maximale des bureaux de vote de 30 mètres, là où elle était précédemment de 100 mètres. En Turquie, cette diminution n’est pas anodine en cas de situations conflictuelles.

Que peut-on commencer à présager pour la Turquie d’après ? L’élection d’Erdogan pour les cinq prochaines années à venir est incontestable, avec 52 % des voix, score similaire à celui de 2014. Cependant, son parti est en régression de 6 points, avec 23 députés de moins que l’Assemblée nationale sortante. Cela lui vaut la nécessité de s’allier avec les Loups gris, d’extrême droite, véritables vainqueurs du scrutin législatif.

Fin d’une « parenthèse kémaliste »

Ce parti a démenti toutes les statistiques en doublant le score pronostiqué par les sondages. Comment a-t-il pu en arriver là ? Il est possible que les modifications apportées à la loi électorale et à la loi du Conseil électoral supérieur aient plus profité aux Loups gris qu’à l’AKP, du fait de leur poids incontestable dans la bureaucratie du sud-est – surtout sécuritaire – où leur parti a fait un score au-dessus de sa moyenne nationale.

Il faut souligner aussi qu’ils ont fait une proposition d’amnistie générale face à laquelle les autres partis sont restés distants. Ce coup de poker risqué a joué en faveur des Loups gris dans une Turquie fatiguée, assommée par un nombre croissant de prisons et d’écrous, surtout lors des dix dernières années, passées sous la férule d’Erdoğan.

Alors que l’échec du parti de Meral Akşener – l’une des nouveaux leaders de la droite turque – paraît en demi-teinte, le vrai perdant de ces scrutins a été le CHP (Parti républicain du peuple), le parti créé par Mustapha Kemal, laïque. Considéré comme le parti des « Turcs blancs » et fondé en 1922 par Atatürk, le CHP a payé une lourde facture pour ne pas avoir évolué depuis un siècle, si bien qu’on peut parler de la fin d’une « parenthèse kémaliste » (cela méritant d’être discuté).

L’historien allemand Klaus Kreiser écrivait en 2008 qu’à Ankara « le mausolée d’Atatürk n’est plus le seul symbole de la capitale de la Turquie où celui-ci est concurrencé par la mosquée de Kocatepe construite en 1987 ». Nous nous permettons de le réactualiser car, nous pensons que celui-ci n’est désormais plus capable, depuis le 24 juin, de concurrencer la mosquée de Kocatepe d’Ankara.

Par Fatih Tombuloglu (Docteur en études politiques à l’EHESS) et Gulcan Kolay (Docteur en sciences politiques à Aix-en-Provence)

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