Et le bruit a couru que Barack Obama n’était pas américain…

Barack Obama et sa propre figurine, à la Maison Blanche, en mai 2014. Photo Pete Souza. The White house.
Barack Obama et sa propre figurine, à la Maison Blanche, en mai 2014. Photo Pete Souza. The White house.

J’ai du mal à me faire à l’idée que les années Obama touchent à leur fin en Amérique et dans le monde. Elles sont passées si vite. En partie, parce que la droite dure américaine - raciste - n’a rien épargné huit ans durant pour nous persuader qu’il n’y avait pas de présidence Obama ; que nous n’allions pas tarder à nous réveiller de cette aberration, et qu’on verrait alors le retour du vrai gouvernement et de la vraie Amérique - celle où le président ne saurait être que blanc -, avec les éternelles assurances politiques et la même distribution des rôles, imperturbablement. Il est permis de rêver…

Il avait pressenti

Cependant, s’il y a quelque chose qui me préoccupe à l’issue de ces années, une conséquence peu reluisante, c’est qu’elles nous ont montré que le conservatisme américain, mouvement jadis crédible mais aujourd’hui moribond, est capable d’aller jusqu’aux dernières extrémités pour survivre. Le bruit a ainsi couru que Barack Obama n’était pas américain ; pas chrétien ; qu’il soutenait le terrorisme ; qu’il aurait «provoqué» le récent massacre d’Orlando, et j’en passe. Tout gouvernement élu tend un miroir à son pays et à ses compatriotes. C’est l’une des raisons de prendre au sérieux le droit de vote. L’exercer nous apprend quels citoyens nous sommes, et de quel bord. Ce qui explique d’ailleurs que quelque 47 % des Américains s’abstiennent de voter aux élections nationales. Nous ne tenons pas à le savoir, justement. Rester dans le flou est plus confortable. Car enfin, prendre connaissance de ces faits risquerait de nous pousser à agir sur eux - c’est le type même d’engagement que Barack Obama représente et que les Américains ne sont guère pressés d’envisager. La gauche politique elle-même ne s’est pas intéressée à Barack Obama outre mesure, du reste ; à croire qu’elle aussi voyait en lui une aberration, quoique d’un tout autre ordre, c’est-à-dire un phénomène singulièrement positif mais nullement durable. (Que le premier qui pense que nous aurons bientôt un nouveau président noir se lève - ou, plus judicieux, coure aux abris.) Or, ce que nous avons pu observer en réaction à la présidence Obama, que nous le voulions ou non, n’a rien de réjouissant car il s’agit globalement d’un rejet hystérique de la vérité - sur l’histoire de notre pays, son rapport à la race, sur les aspirations et les priorités de la nation, sur le sens du bien, au fond. Nous avons entendu s’exprimer des calomnies violentes contre nos concitoyens ; nous avons assisté à une érosion dangereuse et cynique des institutions gouvernementales. Et nous avons vu l’intégrité de notre nation remise en question dans le reste du monde. Certes, Barack Obama n’a pas voulu ces développements néfastes, il n’en est pas la cause, mais il n’en reste pas moins que sa présidence les a occasionnés. Je suis cependant convaincu qu’il les avait pressentis au départ. Tous les Américains ont pu le lire sur son visage juvénile, en ce jour de 2008 sous les feux de la rampe, à Chicago, quand il a compris qu’il serait bientôt président. Pour lui, comme pour nous tous, c’était l’instant de vérité où il convient de bien savoir ce qu’on veut. Peut-être était-il loin d’être certain que sa vie et sa présidence seraient à la hauteur, mais je suis sûr qu’il espérait une Amérique meilleure que celle qu’il a eue à gouverner. Et je suis non moins persuadé qu’il croyait au vieil adage selon lequel «le soleil est le meilleur désinfectant» et considérait que si lui et l’Amérique devaient apporter un changement positif pour tous, il valait mieux dénoncer les points noirs que fermer les yeux plus longtemps. Peut-être jugeait-il même que consacrer sa vie à faire la lumière dessus en valait la peine. Et au moment où il va quitter sa charge, nous espérons tous qu’il ne se trompait pas sur ce point.

Ce qui nous amène à la seconde raison pour laquelle nous pourrions préférer ne pas voir s’achever les années Obama tout de suite. Cette raison, c’est la menace que représentent à la fois les «années Trump», formule grinçante, et les années Clinton, telles une redite obligée, là encore deux perspectives auxquelles nous n’avons peut-être pas envie de faire face. Et à l’heure où les vieux rideaux politiques un peu moisis sont en train de se refermer sur nous, ces deux présidents en puissance nous suggèrent que Barack Obama aura bel et bien été une aberration, en effet.

Mais ces deux candidatures qui font un peu peur sont aussi l’issue directe quoique paradoxale de la présidence Obama. Donald Trump, qui représente la fracture et la dissolution du Parti républicain, avec un côté «liquidation avant fermeture». Et Hillary Clinton, qui révèle les démocrates comme un parti KO, décalé, scotché au New Deal, avec soixante-dix ans de retard sur la marche de l’histoire. Là encore, ce n’est pas la faute de Barack Obama. Selon moi, il vaut largement mieux avoir pris le risque de la déliquescence actuelle que d’avoir refusé la chance de l’élire président. Mais l’après-Obama nous montre bien qu’aucun des deux grands partis n’a sous la main le candidat qui pourrait faire consensus sur son nom. N’empêche qu’il faudra voter. Ce dilemme renvoie-t-il à une crise constitutionnelle ou aux douleurs articulaires d’une nation qui s’acheminerait vers un mieux, l’avenir nous le dira. Moi, je choisis madame Clinton. Hélas.

Ce parfait outsider

Enfin, en termes de sismologie personnelle - je parle de la capacité d’un président à générer des ondes de choc dans son pays et, au-delà, dans le monde entier -, les deux mandats de Barack Obama sont loin d’avoir entraîné les secousses encourues lors de son ascension historique en 2007-2008. Le fait que ce parfait outsider soit notre premier président afro-américain, un très bon président au demeurant, sera toujours jugé par l’histoire comme l’une des plus grandes réussites à porter à son crédit et à celui du pays. On en parlera avec la même révérence que de la Proclamation d’émancipation, du XIIIe amendement à la Constitution, celui qui abolit l’esclavage, et du XIXe, qui donne aux femmes le droit de vote. Les héritages sont des constructions ténues qui mobilisent curieusement les Américains, peu férus d’histoire par ailleurs. Ce que Barack Obama aura véritablement légué à la postérité prendra du temps à clarifier. Pour moi, en tout cas, l’élection et la réélection de cet homme qui a su se montrer intelligent, honorable et responsable pendant toutes ces années, auront été sans équivoque les circonstances politiques les plus positives et les plus porteuses d’espoir de ma vie. Non, décidément non, il n’a pas fait tout ce que j’aurais voulu qu’il fasse, et surtout pas au rythme ni de la manière que j’aurais voulu. Pour autant, représentativité oblige, il n’était pas là pour exprimer et servir mes choix personnels, mais ceux de tout le pays. Par son modèle, il me donne, ainsi qu’à beaucoup d’Américains, des raisons de croire en notre expérience à hauts risques encore un moment. Et le romancier que je suis n’est pas mal placé pour savoir que tout ce qui peut se formuler peut se produire. Alors, si Barack Obama constitue un point de départ et non un point final, je dirai que je crois au bien à venir.

Richard Ford. Dernier ouvrage paru : En toute franchise, éditions de l’Olivier, 2015. Traduction : Josée Kamoun.


Pete Souza est le photographe officiel de la Maison Blanche depuis le début du mandat d’Obama. Capturant l’exclusivité de moments officiels et intimes, Souza évolue, malgré tout, dans les arcanes du pouvoir. Ses images n’ont d’autre vocation que de servir une communication ultra-maîtrisée, validée par le staff pour véhiculer une image sympathique du Président. Pour illustrer cette série sur les années Obama, Libération a choisi d’extraire de ce corpus des photographies rares, y voyant un moyen de cibler le pouvoir de ces images et la controverse qu’elles peuvent susciter selon leur contexte d’utilisation.

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