Et si on essayait la “monnaie fondante” ?

Conséquence de la politique monétaire conduite par la Banque centrale européenne (BCE), la petite banque coopérative bavaroise Raiffeisenbank Gmund a décidé, depuis septembre, d’appliquer un prélèvement de 0,4 % sur les dépôts de ses clients particuliers au-delà de 100 000 euros, une première dans le monde de la finance.

Jamais, auparavant, une banque n’avait appliqué un taux d’intérêt négatif aux dépôts des particuliers, même si certaines banques européennes avaient commencé à répercuter les taux négatifs de la BCE sur leurs clients professionnels (institutionnels, voire grandes entreprises). En appliquant une telle mesure aux gros dépôts des particuliers, Raiffeisenbank espère inciter ses clients à placer leur argent dans les produits d’épargne qu’elle propose, plutôt que de le laisser dormir sur leurs comptes courants.

L’idée d’appliquer un taux négatif à la monnaie pour l’obliger à circuler n’est pas nouvelle. Elle fut imaginée à la fin du XIXe siècle par l’économiste allemand Silvio Gesell. Pour Gesell, qualifié d’« étrange prophète » par John Maynard Keynes, la monnaie souffre d’un handicap qui est de cumuler la fonction de moyen d’échange – permettant d’acquérir des biens et des services – et celle de réserve de valeur – servant à conserver le pouvoir d’achat en vue d’une utilisation future.

Sortir de la « trappe à liquidité »

Gesell soulignait que l’économie, lors d’une période de trouble important, pâtit de la thésaurisation des liquidités. Aussi a-t-il imaginé le concept de « monnaie fondante », ou monnaie à taux d’intérêt négatif, dont la valeur diminue au cours du temps. Son raisonnement était qu’une monnaie qui se déprécie avec le temps doit perdre de son attractivité en tant qu’instrument de réserve de valeur et, donc, circuler plus rapidement, stimulant les dépenses (donc l’économie).

Keynes a loué cette idée, qu’il considérait comme un moyen de sortir de la « trappe à liquidité », même s’il a douté de sa pertinence pratique compte tenu, notamment, des difficultés administratives de mise en œuvre.

Si le principe de la monnaie fondante n’a jamais été appliqué à une monnaie « officielle » ou nationale, il y a eu, au cours du siècle passé, de nombreux dispositifs locaux de monnaies fondantes, qui ont généralement parfaitement réussi à accélérer la circulation monétaire et, donc, favoriser les échanges.

Système de certificats

L’exemple le plus célèbre est le système de certificats émis par la petite ville de Wörg (Autriche), durant la Grande Dépression : l’introduction de cette monnaie locale fondante a, en quelques mois, ouvert la voie à un redressement spectaculaire de l’économie de la ville, avant que la Banque centrale autrichienne ne mette fin à ce système, source, selon elle, d’inflation.

Aujourd’hui, l’idée de Gesell de taxer la monnaie paraît moderne. Les banques centrales ne font rien d’autre lorsqu’elles abaissent leurs taux directeurs en dessous de zéro. Gesell, prophète avant l’heure ? Peut-être. Nous savons que les monnaies fondantes créées à l’échelon local ont été très efficaces, quel que soit le contexte culturel ou historique.

Pour autant, passer à l’échelon national poserait d’importants problèmes de mise en œuvre, voire des risques majeurs pour la stabilité financière. Si une seule banque applique un prélèvement sur les dépôts, ses clients iront à la concurrence. Et si toutes les banques le font, les clients pourraient retirer massivement l’argent de leur compte pour le transférer à l’étranger ou le cacher sous leur matelas.

Cette tentation de stocker des espèces pourrait être limitée si la monnaie ­fiduciaire était remplacée par la monnaie électronique. Mais les taux négatifs seraient susceptibles d’alimenter des bulles sur tout actif faisant office de réserve de valeur. L’environnement actuel de taux négatifs est d’ores et déjà une expérience « gesellienne » qui nous oblige à repenser le rôle de la monnaie.

Marie-Hélène Duprat, economiste de banque.

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