Etudiants et ouvriers ont-ils fait la jonction en Mai 68 ?

A l’époque, c’est encore un voyage. Quarante kilomètres. Quand, au soir du 6 juin, les étudiants de la Sorbonne décident de rejoindre l’usine Renault de Flins (Yvelines), ils sont pourtant nombreux, plusieurs centaines : ils partent soutenir les « camarades » ouvriers menacés d’expulsion par les forces de l’ordre. Affolée par plusieurs mots d’ordre de rassemblement, la police forme des barrages et arrête les automobilistes aux cheveux longs, suspects. Dans la nuit, plus de trois cents personnes sont interpellées. Parmi elles, une moitié d’étudiants, a compté Ludivine Bantigny dans 1968. De grands soirs en petits matins (Seuil, 464 p., 25 euros) : chez les ouvriers, cette entraide « marque les esprits et en bouleverse plus d’un ». La distance sociale semble s’être évanouie, au moins quelques jours.

C’est pourtant une autre image de « 68 » qui s’imposera : celle de l’usine de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), qui se déclare en grève, mais reste fermée, close sur elle-même, à l’arrivée des étudiants. Cette séquence du 16 mai, filmée par la télévision – des jeunes piétinant devant les grilles –, figure dans de nombreuses émissions de commémoration : elle illustre la coupure entre les deux mondes. Comme une évidence. D’ailleurs, comment ces jeunes contestataires, avides de liberté sexuelle et prônant la révolution, auraient-ils pu rencontrer la classe ouvrière, particulièrement méfiante à l’égard de ces « fils à papa » ? C’était invraisemblable. Si bien que la mémoire en a effacé la possibilité même.

Collisions inattendues

Mieux, le désir de « jonction » exprimé par les étudiants, leur emprunt des signes de l’agitation ouvrière (drapeaux rouges et barricades), leur slogan « Les étudiants avec les travailleurs », ont prêté le flanc à une ironie mordante – fantasmes de petits-bourgeois. Cela participe pourtant d’un « déni », expliquent vigoureusement les deux historiens Xavier Vigna et Michelle Zancarini-Fournel dans un article paru en 2009 dans la revue Vingtième Siècle : ce lieu commun a servi à occulter « les “rencontres improbables” entre acteurs sociaux habituellement séparés dans leurs espaces de vie et de travail, ce passage de frontières et ce décloisonnement de l’espace social qui ont marqué le moment 68 ».

La conjoncture de crise se traduit en effet par des collisions inattendues, des solidarités concrètes (notamment face à la violence policière), par la création de comités d’action un peu partout en France, dont l’objectif, parfois réussi, est « la libération de la parole et le décloisonnement social », rappellent-ils. D’autres historiens, comme Bernard Pudal et Jean-Noël Retière, parleront, à propos du même phénomène, d’un « métissage » des luttes.

Des témoignages en attestent, comme celui de Danièle Léon, établie chez Renault, qui raconte dans Volontaires pour l’usine (Seuil, 1994), de Virginie Linhart, qu’au lieu de rester pour l’occupation, « les jeunes de l’usine allaient sur les barricades et à la Sorbonne ». Ils y entraient en contact avec l’effervescence des amphis et la volubilité estudiantine. L’effet générationnel compte alors énormément. De part et d’autre, ce sont les jeunes, plus libres, plus rétifs aux ordres syndicaux, qui se rencontrent.

Quant aux étudiants qui vont vers les usines, « leur caractéristique est qu’ils sont les plus politisés, mais sans être de l’UEC [Union des étudiants communistes], explique Xavier Vigna, auteur d’une Histoire des ouvriers en France au XXe siècle (Perrin, 2012). Car, si beaucoup de rencontres ont été impossibles, il faut se souvenir que c’est parce que le PCF, de peur d’être débordé, ne les souhaitait pas. Les étudiants qui s’aventuraient dans des usines tenues par la CGT étaient en général mal reçus ». Traités d’« aventuristes » et plus souvent encore de « gauchistes », les groupes d’extrême gauche sont honnis et accusés de faire le jeu des gaullistes.

Déplacements symboliques, politiques ou sociaux

« L’idée d’un rendez-vous manqué entre les étudiants et les ouvriers tient au fait qu’il y a un effet de confusion avec les divergences très nettes, et très fortes, entre le PCF et ces groupes d’extrême gauche (maos, trotskistes, etc.), rappelle Bernard Pudal. Les premiers traitaient les seconds de petits-bourgeois, qui répliquaient en les appelant “staliniens”. » Les bagarres étaient nombreuses. Certaines solidarités sont tout de même possibles, là où les syndicats n’y sont pas hostiles, le plus souvent en province.

Un exemple bien connu est le cas de ­SUD-Aviation à Bouguenais, près de Nantes, première usine occupée de France : le 14 mai, les étudiants organisent une marche vers l’usine et se mêlent toute la nuit au piquet de grève. Minoritaires sans doute, « non sans tensions et incompréhensions parfois », précise Xavier Vigna, ces liaisons entre étudiants et ouvriers, à défaut de rester à la postérité, laissent des traces dans certaines biographies, provoquent parfois des déplacements symboliques, politiques ou sociaux. Des ouvrages collectifs comme Changer le monde, changer sa vie (Actes Sud, 1 120 p., 28 euros) ou Mai 1968 par celles et ceux qui l’ont vécu (L’Atelier, 480 p., 29,90 euros, à paraître le 22 mars) montrent l’intérêt grandissant pour l’enquête à l’échelle individuelle : on aspire à reconstituer la puissance de l’événement à hauteur d’hommes et de femmes.

Par Julie Clarini

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