Europe : la possibilité d’un « new deal »

La récente élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française constitue une chance historique pour l’Europe. Peut-être la dernière. Un échec d’Emmanuel Macron marquerait l’échec du projet européen.

On peut dès à présent voir comment l’hostilité vis-à-vis de l’Union européenne (UE) et le ressentiment culturel à l’égard de l’Allemagne ont atteint un niveau historiquement élevé au cours de cette campagne présidentielle. En entendant Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, on a parfois l’impression d’être revenu au temps des antagonismes nationaux, tels qu’ils existaient à la veille de la première guerre mondiale. Comme si le refoulé nationaliste remontait à la surface. La ­pacification du continent européen et la construction d’une Europe intégrée mettant en œuvre des politiques communes n’ont pas empêché le retour de l’esprit de 1914. Emmanuel Macron devra, aujourd’hui plus que jamais, faire avec cette rancune qui constitue un des symptômes de la crise que connaît la France.

Le premier devoir du nouveau président élu sera de réconcilier une société profondément divisée. Cette élection présidentielle vient de démontrer que la ligne de partage sépare moins des blocs de gauche et de droite que deux façons de positionner la France dans le XXIe siècle : d’un côté, les tenants d’un souverainisme français partagé par les extrêmes, de gauche comme de droite, et, de l’autre, les partisans d’une société ouverte et intégrée à la mondialisation. Cette profonde ligne de rupture identitaire s’est exprimée récemment à l’occasion de la polémique autour de l’Histoire mondiale de la France, dirigée par Patrick Boucheron (Seuil, 800 pages, 29 euros).

Un prérequis incontournable

Dès le départ, et en dépit du caractère risqué de sa position politique, Emmanuel Macron a placé son programme social-libéral de réformes sous le signe d’un engagement fort pour l’Europe. A l’occasion du discours qu’il avait prononcé en janvier à l’université Humboldt, à Berlin, dans lequel il avait fait des propositions concrètes en ce qui concerne la finance, l’économie, l’armée, la surveillance des frontières et la lutte contre le terrorisme, il avait affiché sa confiance dans un partenariat franco-allemand pour relancer l’Europe. Il fut le seul candidat à défendre l’idée que le rétablissement de la France passait par une UE plus forte et par une coopération avec l’Allemagne : « Je ne suis pas face à Berlin, je suis avec Berlin », expliquait-il au cours de la campagne du second tour. Il a fait du rétablissement de la crédibilité de la France auprès de ses partenaires européens – à commencer par l’Allemagne – un prérequis incontournable.

Sa présidence offre une chance historique pour relancer l’UE. Le nouveau président français doit poser les bases d’un « new deal » qui signifiera la fin de l’arrogance postimpériale de la Grande Nation et la fin de l’hégémonie allemande. L’Allemagne doit répondre à cet appel. Elle ne peut se contenter de ­saluer l’esprit de réforme d’Emmanuel Macron. Si la France doit reconquérir sa crédibilité auprès de Berlin, l’Allemagne doit pour sa part rétablir un lien de confiance avec Paris en abandonnant sa position suffisante de domination et de donneuse de leçons. Cela fait désormais trop longtemps que le « schaublérisme » obsessionnel – nous sommes dans notre bon droit car nous respectons les règles, les autres doivent commencer par balayer devant leurs portes ! – bloque toute possibilité d’apporter les nécessaires correctifs aux problèmes socio-économiques qui touchent différents Etats membres de l’UE depuis 2008.

Ceux-ci ne se réduisent pas à une juxtaposition de cas nationaux singuliers mais ils expriment tous à leur manière, ­au-delà de certains problèmes structurels proprement nationaux, une crise de nature européenne. Or, il ne peut y avoir qu’une réponse européenne : Emmanuel Macron l’a compris et l’Allemagne doit faire un geste symbolique fort, plutôt étranger jusque-là aux élites politiques de la république de Berlin, envers la France en proposant une politique d’investissement et en participant à l’élaboration de nouvelles politiques communes. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la prospérité économique du continent européen, mais bien sa capacité à préserver l’ordre démocratique et la paix rétablis aux lendemains de la seconde guerre mondiale.

Le devoir de la France et de l’Allemagne pour le prochain quinquennat est donc double : à la fois économique et sociopolitique. Il faut apporter des réponses concrètes aux angoisses sociales et culturelles nées de la mondialisation et de la crise identitaire. Cela passe très concrètement par une amélioration des conditions de vie d’une large partie de la population européenne, par un plan Marshall pour lutter contre le chômage des jeunes et par une attention à la défense d’un modèle de société solidaire et ouverte, actuellement en danger en Hongrie et en Pologne. Même si cela déplaît aux Allemands de l’entendre, l’Europe est une réalité politique qu’il faut repenser d’abord à partir des problèmes des pays du sud de l’UE. Si cette refonte échoue, alors l’élection d’Emmanuel Macron ne sera pas le point de départ d’un renouvellement de l’Europe. Elle marquera au contraire le début de la fin de l’UE, et la fin d’une période de stabilité et de paix comme le continent n’en avait pas connu depuis le « long XIXesiècle ». Le prix à payer est bien trop lourd pour que l’Allemagne joue une nouvelle fois les somnambules et refuse de se saisir de cette chance. L’Histoire ne le lui pardonnerait pas.

Emmanuel Droit, Franck Hoffmann et Markus Messling (chercheurs au Centre Marc Bloch à Berlin).

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