Europe-Russie : une nouvelle occasion pour un vrai partenariat stratégique

A l’approche du vingtième anniversaire de l’effondrement de l’URSS, les relations entre Moscou et l’Occident connaissent une spectaculaire embellie après plusieurs années de tensions et d’incompréhensions débouchant sur la crise paroxysmique de l’été 2008 en Géorgie.

Côté européen, le sommet Union européenne-Russie qui s’est tenu du 31 mai au 1er juin à Rostov-sur-le-Don, dans le Caucase, s’il n’a donné lieu à aucune percée diplomatique, a toutefois permis de discuter de sujets résolument tournés vers l’avenir – partenariat pour la modernisation et suppression des visas notamment.

La normalisation russo-polonaise en cours, initiée par le Kremlin bien avant la tragédie de Smolensk, atténue l’un des principaux obstacles à l’approfondissement du partenariat Europe-Russie, à savoir les divisions entre anciens et nouveaux membres de l’Union européenne sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’est du continent.

Les évolutions consécutives à l’élection de Viktor Ianoukovitch en Ukraine, pays au coeur des divergences entre Moscou et l’Europe sur leur “voisinage commun”, vont dans le même sens, en clarifiant l’équilibre des priorités diplomatiques de Kiev. Il en va de même de l’effacement relatif des Etats-Unis en Europe, qui contribue sans doute à détendre les esprits en Russie tout en constituant pour les Européens à la fois un défi et une opportunité d’assumer pleinement leurs responsabilités continentales dans une relation politiquement plus directe avec Moscou.

Le fait que, initialement peu réceptive, la Russie ait finalement reconnu la sincérité de la politique d’ouverture de l’administration Obama facilite les choses. Après les rendez-vous manqués de 1992 et de l’automne 2001, une nouvelle occasion s’offre donc aux Russes et aux Européens de reconstruire un partenariat fructueux. Dans leur effort pour y parvenir, ils seront, certes, motivés par des considérations plutôt réactives tenant aux bouleversements de la scène internationale.

Côté européen, la crise a précipité la prise de conscience de nouveaux rapports de forces à l’échelle mondiale face auxquels la “carte russe” retrouve un certain attrait. Côté russe, même si la Russie ne sort pas si mal en point de la crise (sa dette publique ne dépasse pas 10 % du PIB, ce qui lui ouvre d’importantes marges de manoeuvre pour la suite), celle-ci a mis en relief les failles (économiques, démographiques, militaires et même sociales) de son projet de puissance, et confirmé le doute quant à sa capacité à se maintenir comme pôle d’influence autonome sur l’échiquier mondial à moyen terme.

Dans ce contexte, marqué en outre par la troublante vitalité du voisin chinois, l’idée s’affirme chez les stratèges russes qu’un arrimage solide au reste du continent européen serait in fine la seule option pour éviter que la Russie ne perde son rang.

Les nouvelles réalités géopolitiques devraient donc naturellement contribuer à une forme de réunification du continent. Mais pas seulement elles. Des aspects plus inédits et plus positifs peuvent aussi donner du souffle à la nouvelle tentative qui s’engage de donner corps au partenariat russo-européen. Pour la première fois, l’UE semble vouloir établir son lien à la Russie en prenant en compte les besoins et les attentes que celle-ci affiche comme prioritaires.

C’est l’objet du Partenariat pour la modernisation, proposé par l’UE comme une réponse à l’article marquant du président Dmitri Medvedev “Russie en avant !” publié sur le site du Kremlin et celui du journal moscovite en ligne Gazeta.ru, lucide constat des blocages de l’effort national de modernisation économique et de revitalisation du tissu social.

Les désaccords sont bien là, notamment parce que les Européens tracent un lien entre aspects économiques et technologiques, et dimensions politiques – tandis que Moscou parle d’échanges technologiques et de projets d’innovation conjoints, et rejette les échanges vagues sur les valeurs. Pourtant, dans son article, Dmitri Medvedev estime que “la Russie peut se développer selon une voie démocratique” et atteindre un “niveau plus élevé de civilisation”.

Le président russe a ainsi lancé un débat qui se prolonge, ce qui est bon signe, sur la question de savoir quel modèle de construction politique serait le plus favorable au dépassement des pesanteurs nationales.

Rien n’assure que les évolutions internes de la Russie permettront d’avancer sur cette voie d’une tension de l’un vers les attentes de l’autre, ni que les Européens seront suffisamment visionnaires pour s’y engager. Il semble pourtant essentiel d’essayer.

Arnaud Dubien, directeur de recherche à l’IRIS et Isabelle Facon, chercheur à la FRS