Existe-t-il encore des pays émergents ?

Le Brésil est secoué par des vagues répétées de contestation sociale, la Thaïlande continue de s’enfoncer dans un climat de guerre civile larvée, et la Russie se jette dans une politique de conquête de confettis d’empire à ses frontières. La fin de la politique monétaire expansionniste menée par la Réserve Fédérale des Etats-Unis au milieu de l’année dernière continue de mettre ces Etats à l’ascension économique et politique considérée comme acquise face à leurs contradictions. Entre la surchauffe – faute d’investissements en infrastructure suffisants – et la déprime – notamment du fait de la chute du prix des matières premières et de l’absence de réelles PME -, les grands pays en développement de type « BRICS » se retrouvent soudain dans une situation bien délicate.

Etant donné le rattrapage économique naturel qui s’effectue en faveur de ces nations au faible niveau de richesse mais bien dotés en population et en ressources, les pays en développement continueront certes de tirer à la hausse le taux de croissance mondial. Malgré une gouvernance qui continue de faire cruellement défaut, cette croissance « de rattrapage » (théorisée par le fameux modèle de Solow produit en 1956), capricieuse et instable, permet encore aux gouvernements de sauver la face sans avoir à engager leur responsabilité sur de véritables enjeux dans l’orientation de leur pays.

Mais entre les politiques de pansements appliqués à un secteur productif aux gains de productivité de plus en plus faibles et des classes moyennes fragiles mais toujours plus revendicatives, la plupart des pays en développement semblent se résigner à reprendre leur navigation à vue sur les courants de l’économie mondiale. Les favelas continuent de s’étendre le long des axes routiers menant à Rio de Janeiro, et le nombre de pauvres au Nigéria augmente toujours dramatiquement malgré une croissance supérieure à 7 % : l’« émergence » promise depuis une décennie se fait attendre, et parait même de plus en plus hors d’atteinte.

Cette situation met en crise l’ensemble de la théorie du développement émergent, bâtie autour de ces exceptions apparentes aux modèles classiques de développement produits depuis Solow. Les pays  « émergents » ont en effet, suivant ce terme qui leur est appliqué depuis la fin des années 1990, été définis par ce processus flou, à l’inverse des pays « développés », parvenus eux à un stade mesurable de richesse et organisés au sein de solides institutions internationales. Regardée comme une dynamique organique, cette « émergence » semble s’effectuer « ex machina », par la vertu même de son invocation. Régulièrement convoquée durant les cérémonies d’autocongratulations des dirigeants des « BRICS », elle porte ainsi en elle cette idée de mouvement ascendant irrésistible, de façon complètement performative. Placé hors du champ de contrôle d’un quelconque homme d’Etat, le développement est devenu une abstraction portée par des hommes et femmes politiques pressées de se dégager de toute responsabilité dans la réforme de leurs pays, qui flirtent pourtant parfois avec l’implosion. De même, le concept d’émergence n’ayant pas de définition consensuelle, son usage est bien peu régulé, produisant une véritable course à l’abime du concept. Christophe de Margerie décrivait ainsi par exemple à Davos la zone Euro comme le « pays émergent » du futur, alors que parallèlement Ian Bremmer – pourtant l’un des pionniers du concept – refusait soudain l’étiquette d’émergent à la Turquie, après la dévaluation de la monnaie locale en janvier.

Cette crise conceptuelle, résultat de la fin du cycle de croissance rapide de ces pays en développement, parait donc amener à la fin de cette logique de développement spécifique appliqué aux « émergents », qui les verrait rattraper, grâce à des qualités mal définies, les pays développés en quelques décennies seulement. L’apparition récente de l’adjectif « émergé » – utilisé notamment par M. Hollande il y a quelques mois au Brésil – pour qualifier la vague de pays à forte croissance de la seconde moitié des années 2000 tente manifestement de résoudre cette aporie en créant une catégorie spécifique entre l’Etat « en développement » et le pays véritablement « développé », créant une nouvelle zone de transit tout aussi mal définie, comportant des nation extrêmement instables économiquement et socialement.

Comme le dénonçait Anne Krueger, directrice générale du Fonds monétaire international en 2004, « les gouvernements doivent surmonter la tentation de la paresse quand l’environnement économique s’améliore […] et utiliser l’opportunité pour se confronter aux problèmes, et essayer de surmonter ce qui est souvent une opposition bien enracinée aux réformes structurelles ». En effet, ajoutait-elle, pour les pays en développement, « les conséquences de la remise àdemain sont, en réalité, tout aussi douloureuses ». Mais les conséquences de cette absence de rigueur dans la définition du développement, permet justement aux gouvernements de remettre sans cesse à des demains dorés les réformes structurelles nécessaires aujourd’hui. L’inévitable “émergence” rend caduque toute forme de politique publique ayant une quelconque forme d’ambition, et enfonce les pays en développement dans une temporalité acidulée, à l’optimisme bien éloigné des réalités froides des bidonvilles qui grossissent, et des réserves de change qui s’évaporent.

Alors que s’achève un court âge d’or qui aurait permis de mettre en place les conditions d’une croissance stable et durable, les gouvernements, tant au Nigéria qu’en Russie, ont préféré conserver – et continuent de défendre – les fragiles statu quo des groupes de pression captateurs de richesse plutôt que d’avoir une action globale et porteuse sur les dynamiques profondes de leur économie. Continuer de parler d’« émergence », avec toutes les connotations de triomphalisme aveugle que ce terme contient, rendra plus difficile pour ces Etats de trouver la courroie de transmission qui leur permettra de relier leur taux de croissance à un développement réel en permettant aux décideurs locaux de se défausser de leurs responsabilités en matière de gouvernance.

Quentin Gollier, consultant en stratégie internationale.

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