Faire peur pour ne plus avoir peur

Portrait de l'enseignant Samuel Paty. Façade de l'opéra de Montpellier. 21 octobre 2020. — © Pascal GUYOT / AFP)
Portrait de l’enseignant Samuel Paty. Façade de l’opéra de Montpellier. 21 octobre 2020. — © Pascal GUYOT / AFP)

Depuis le vendredi 16 octobre, nombre d’entre nous ont l’âme éreintée. J’essaye de convaincre mes enfants que la terrible décapitation de cet enseignant d’histoire-géographie est un événement isolé, l’œuvre d’un déséquilibré, qu’il ne faut pas tomber dans le piège de comparer ce qui ne se compare pas, mais je n’arrive pas à les rassurer.

L’écriture de La Race des orphelins m’a plongé pendant deux ans dans les entrailles nauséabondes du national-socialisme hitlérien. A force d’en démonter les rouages, je me suis aperçu qu’ils dépassaient largement l’Allemagne nazie. Tous les régimes totalitaires ont un point en commun: la terreur. La terreur qui se propage par le biais d’actes d’une violence extrême. Sauf qu’avant de devenir une violence d’Etat, elle est commise par des groupuscules, voire des individus isolés. Comme pour tester le terrain. Jauger de la réaction à venir. Ou pas.

Ouvrir sa gueule

Aujourd’hui, que l’Etat français prenne les mesures qui s’imposent ne devrait même pas nous concerner. Trop facile de se dérober ainsi à nos obligations citoyennes. Car l’Etat, si prompt dans nos fragiles démocraties à s’aligner sur les sondages, a besoin de prendre appui sur notre exemple pour s’autoriser à agir avec détermination. Je sais, ça devrait être le contraire, mais c’est comme ça. Réjouissez-vous-en: nous avons beaucoup plus de pouvoir que nous ne le croyons! Nous avons le pouvoir de penser par nous-mêmes. Nous avons le pouvoir (et la possibilité dans les pays démocratiques) non seulement de penser, mais de dire ce que nous pensons. D’ouvrir notre gueule. De gueuler. Pour faire peur à celui qui voulait nous faire peur. Chacun avec les armes à sa disposition. Moi, je gueule avec ma plume. Il me semble important de le faire. Et c’est important que nous n’ayons, précisément, plus peur de le faire. C’est ce qui a manqué à chaque fois qu’un Etat totalitaire était en gestation. Ces apprentis terroristes devaient être étonnés du pouvoir qui leur était conféré par l’immense majorité des citoyens qui faisaient montre, au mieux, de leur silencieuse réprobation. Ces citoyens se disaient déjà (comme nous, peut-être): «Ça, c’est le rôle de l’Etat!»

Notre devoir aujourd’hui, le minimum que nous puissions faire pour rendre hommage à Samuel Paty et à tous ses collègues qui vivent et enseignent sous la menace, en Europe et partout dans le monde, notre devoir aujourd’hui, c’est de ne plus avoir peur. Et même d’aller plus loin: de faire peur à tous ceux qui souhaitent, par leurs actes violents, nous faire taire. Quand j’étais jeune, un ministre de l’Intérieur avait déclaré: «Il faut terroriser les terroristes!» Sa déclaration avait suscité une levée de boucliers. Je crains d’avoir (par peur ou pour faire comme tout le monde) soulevé le mien, confortablement installé dans cette conscience qui sélectionne ses indignations au moyen d’un filtre historique dont j’ai eu le temps, depuis, de réaliser toute la perversité. Aujourd’hui, plus que jamais, il faut terroriser les terroristes. Au-delà de l’islamisme. La même terreur implacable a broyé les vies de millions d’êtres humains, et continue de le faire, au nom d’autres dogmes, d’autres religions, celle de la race supérieure, celle du bonheur des peuples… Ceux qui veulent nous terroriser sont faibles et stupides. La preuve: ils ont besoin d’armes pour exprimer leurs idées. C’est dire combien celles-ci sont, comme eux, faibles et stupides.

Continuons de dessiner

De tous les combats à mener dans sa vie, celui qui consiste à développer son esprit critique en vue de penser par soi-même est, peut-être, le plus noble de tous. L’école y contribue grandement. La littérature aussi. Soutenons les enseignants et continuons plus que jamais de lire, de dire, d’écrire et de dessiner que nous n’avons pas peur.

Oscar Lalo, écrivain.

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