Fake news : Appliquer au Web les bonnes pratiques éditoriales des journaux

Alors qu’en France les autorités veulent régler le problème des « fake news » par une loi dont le projet a été publié le 21 mars, un groupe d’experts de haut niveau mis en place par la Commission européenne préconise de ne pas légiférer, selon le rapport sur les « fausses informations et la désinformation » qu’il a remis le 12 mars à la commissaire européenne chargée du numérique, ­Mariya Gabriel.

Qui a raison, qui a tort ? Interroger notre cerveau primaire sur notre attirance pour les « fake news », leur lecture et leur diffusion, aiderait à répondre à la question. Les études qui se penchent sur le phénomène des fausses informations s’attachent à comprendre « pourquoi » telle « fake news » s’est répandue : est-ce délibéré ? Est-ce une simple rumeur qui s’est emballée sans que personne pense à mal ? Y a-t-il une arrière-pensée politique derrière cette rumeur ? Des activistes, un gouvernement ou des robots ont-ils été à la manœuvre ?

Mais comprendre comment et pourquoi elles se diffusent fournirait une arme à laquelle on songe ­rarement. Une étude des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (« The spread of true and false news on line », par Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral, Science n° 359, 9 mars 2018, lien vers PDF en anglais) a justement mesuré, à partir de l’observation des flux sur Twitter et des sites de vérification des faits (fact checking) qui recueillent et classent les fausses nouvelles, les différences entre les modèles de diffusion des « fake news » et ceux des vraies.

« Cascades » de tweets

Une rumeur démarre sur Twitter quand un utilisateur lance un Tweet en la reprenant. On parle de « cascade » lorsqu’un Tweet est repris (« retweeté », RT). Le nombre de cascades est le nombre de Tweet indépendants que génère une rumeur ; la taille d’une cascade est la quantité de RT à partir du Tweet d’origine. Selon les calculs des chercheurs, un Tweet véridique prend six fois plus de temps qu’un Tweet « rumeur » pour atteindre 1 500 personnes, et vingt fois plus de temps pour générer dix cascades. Et ce ne sont pourtant pas les comptes Twitter qui ont le plus de followers et/ou qui suivent eux-mêmes beaucoup de comptes qui sont le plus à la manœuvre pour diffuser les fausses nouvelles. C’est même l’inverse. Les comptes d’origine des « fake news » sont plutôt récents sur Twitter et n’ont pas énormément de suiveurs.

Les auteurs ont constaté, sans surprise, que les sujets politiques se répandent plus vite et sont à l’origine de plus de cascades. Les fausses informations politiques mettent trois fois moins de temps à atteindre 20 000 personnes qu’une vraie n’en prendra pour atteindre moitié moins de personnes.

Pourquoi un tel succès des « fake news » ? Une vraie nouvelle n’apporte souvent qu’un élément de plus par rapport à un fil d’information sur tel ou tel événement ou situation déjà connus. Alors que les bobards viennent de nulle part, apparaissent tel un éclair et nous captivent. Cet attrait de la nouveauté a une grande valeur économique mais aussi sociale : celui qui sait avant les autres peut décider plus vite et acquiert un statut social supérieur à celui qui ignore. Il en tire bénéfice.

Ce n’est pas tout : ce n’est pas un hasard si les « fake news » jouent sur nos angoisses et ont un caractère alarmiste et jamais apaisant. Nous ne sommes pas différents des sociétés animales qui délèguent à l’un des leurs le rôle de lanceur d’alerte en cas de danger. C’est alors son caractère imminent qui nous dispense de le vérifier avant d’agir (ou de s’enfuir). On aime aussi l’effet transgressif des fausses nouvelles. On aime, au fond, lire qu’Emmanuel Macron a un compte offshore aux Bahamas, même si cela est faux.

L’effet de halo et le caractère simpliste des « fake news » sont leurs autres attraits : on peut classer son contenu simplement en « j’aime/je n’aime pas » sans nuance, sans prendre le temps de la réflexion. C’est ce qui explique pourquoi un homme politique ou une marque ont du mal à remonter la pente après un dérapage ou un bad buzz sur la qualité du produit vendu par la marque.

Pas de « ministère de la vérité »

Et les robots, contrairement à… une fausse rumeur, ne sont pour rien dans la diffusion plus efficace des « fake news » : ils ne peuvent distinguer une rumeur d’une information vraie, comme le montrent les chercheurs. Ils les amplifient également, mais les « fake news » sont les plus amplifiées car elles ont été les plus retweetées au départ.

Ces résultats font réfléchir : pour lutter contre nos biais cognitifs, qui favorisent le traitement des « fake news » dans notre cerveau, le « marquage », c’est-à-dire le fact checking, s’impose comme le meilleur moyen.

Il n’y a rien de tel pour faire réfléchir celui qui pense bénéficier du prestige social de la diffusion d’une nouvelle « sensationnelle » que d’apparaître ensuite ridicule quand son cercle d’amis et ses suiveurs se moqueront de lui ou le considéreront comme non fiable : la honte…

Le rapport du groupe d’experts mis sur pied par la Commission européenne ne suggère ni loi ni retrait obligatoire des fausses informations dès lors qu’il ne s’agit pas de contenus illégaux. La commissaire Gabriel elle-même avait affirmé, dans une interview publiée le 30 décembre 2017 par le quotidien économique belge L’Echo, qu’il n’était pas question d’ériger un « ministère de la vérité et de la censure ». Le rapport propose d’encourager le marquage des « fake news » par les utilisateurs et les vérificateurs, de favoriser la visibilité des informations fiables et de reléguer en fin de site les informations suspectes sur la base de ce marquage. Ou encore, de mieux appliquer au Web les bonnes pratiques éditoriales des journaux lorsque, par exemple, ils distinguent clairement les contenus sponsorisés par une marque ou une organisation politique des articles d’information.

Par Charles Cuvelliez, professeur à l’Ecole polytechnique de l’Université libre de Bruxelles, ULB.

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