Faut-il désespérer continûment de l’Afrique noire ?

S’il est un continent dont l’image séculairement dépréciée est demeurée invariante aux yeux de l’Occident c’est l’Afrique noire. Pour le commun des mortels, l’Afrique est l’incarnation d’un continent à la dérive récurrement confrontée à la violence, aux catastrophes sanitaires, incapable par voie de conséquence de tirer parti du processus de mondialisation. Tirant ses racines profondes de l’histoire douleureuse entre l’Afrique et l’Occident, cette vision stéréotypée source d’avilissement du continent africain fait à l’évidence fi des évolutions structurelles en cours dans de nombreux pays africains. Loin des images d’Epinal d’une “Afrique éternelle” immortalisée par Tintin au Congo, le continent africain semble avoir résolument pris le tournant de l’intégration à l’économie mondiale. Le dernier rapport du FMI sur les perspectives économique de l’Afrique subsaharienne atteste opportunément de cette réalité.

Tout d’abord l’Afrique noire est étonnement le continent qui de loin a fait preuve d’une plus grande résilience face à la crise financière. La bonne tenue du tableau de bord des principaux agrégats macroéconomiques y a largement contribué. Sur la dernière décennie l’augmentation du PIB s’est en moyenne élevée autour de 6,5 % par an, et devrait s’inscrire sur la même tendance dans les années à venir. Isuffisamment substancielle pour endiguer la pauvreté endémique, cette croissance relativement vigoureuse a néanmoins contribué à créer les conditions d’un environnment favorable à l’investissement public et privé. L’afflux d’IDE (environnement de développement intégré) en croissance continue depuis le début de la décennie est assez symptomatique de ces évolutions.

La Chine mieux que d’autres pays a ainsi compris vélocement tout le parti qu’elle pouvait tirer de sa présence en Afrique. Sur la seule année 2009, l’empire du Milieu y a engagé 1,44 milliards de dollars d’IDE. Loin d’être philanthropique, le renforcement de la présence chinoise devrait néanmoins contribuer au développemnt et à la modernisation de certains secteurs déficients comme l’agriculture, les infrastructures routières ou plus porteurs comme les industries d’extraction minière. Tirant les leçons des principaux enseignements de la théorie économique, les pays d’Afrique subsaharienne ont aussi pris le parti de l’intégration économique. S’inspirant du modèle d’intégration européen, différentes institutions (UEMOA,CEMAC, SADC…) ont ainsi vu le jour destinées à promouvoir et à renforcer la coopération et la coordination régionales. Le bilan de ce processus apparaît à ce jour mitigé mais constitue néanmoins une avancée progressive vers l’avènement d’un vaste marché unique. Ces mutations non exhaustives porteuses d’espérance en matière de développement économique et social doivent sinscrire dans la durée et s’accompagner d’autres mutations afin que “l’Afro-optimisme” prenne résolument le pas sur “l’Afro-pessimisme”.

Toutefois les fragilités consubstancielles à l’Afrique noire peuvent porter à tempérer les effets vertueux des mutations précédemment décrites. Sans souci d’exhaustivité, relevons-en quelques unes. Il y a primo la question de sa spécialisation primaire. La croissance de nombreux pays d’Afrique noire est largement tributaire de l’exportation de matières premières. Or les prix de celles-ci, excepté l’or noir, s’inscrivent dans une tendance baissière depuis des décennies. Les recettes tirées de ces opérations d’exportation sont par définition fluctuantes et ne peuvent constituer des ressources stables permettant de financer des projets à long terme.

La seconde est celle de l’instabilité politique étroitement liée au partage des richesses. Sur ce point l’Afrique noire fait figure de mauvais élève. Aux inégalités criantes liées à l’absence d’un véritable “Etat-providence” s’ajoute un déficit démocratique, source de conflits politiques armés préjudiciables aux populations civiles et à l’activité productive. Le calendrier politique de l’année 2011 s’annonce de ce point de vue très chargé et potentiellement explosif ; 17 des 44 pays d’Afrique noire seront confrontés à des élections nationales. La bonne tenue de celles-ci dans un contexte de totale transparence sera le gage d’une Afrique noire résolument débarassée de ses oripeaux et prête à relever dans de meilleures dispositions le défi du développement.

Berceau de l’humanité mais associée tragiquement à ses grandes évolutions historiques, l’Afrique noire dispose somme toute d’atouts lui permettant de marquer de son empreinte le XXIe siècle. Sujette à conditions à ce jour, cette perspective implique, outre la mobilisation active des forces vives africaines, la nécessaire redéfinition de la place de l’Afrique dans le concert des nations. Quoique légitime, cette aspiration africaine peut-elle trouver un écho largement favorable auprès des grandes nations industrialisées ? Rien à l’heure actuelle n’est aussi moins sûr !

Georges N’zambi, chargé d’enseignement à l’université de technologie de Compiègne.