Fermeté, cohésion et force d’âme devant la menace iranienne

Comme l’on s’y attendait, la dernière inspection de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur le sol iranien a échoué, les sites mis en cause n’ayant pu être visités. D’aucuns s’inquiètent moins des ambitions de Téhéran dans le domaine du nucléaire guerrier que des efforts déployés pour contrarier cet objectif. Pourtant, la menace est gravissime et ce défi doit être relevé.

De prime abord, il faut insister sur la réalité des ambitions iraniennes, la chose faisant l’objet d’un consensus plus ou moins explicite. Dans son rapport du 8 novembre 2011, l’AIEA fait part de ses «sérieuses préoccupations concernant les possibles dimensions militaires» du programme iranien. Les informations en sa possession, avance-t-elle, «indiquent que l’Iran a travaillé sur le développement d’un schéma d’arme nucléaire, y compris des tests effectués sur des composants» destinés à un tel engin. Une longue annexe du rapport apporte maints détails et pièces à conviction. Le 24 février dernier, l’AIEA réaffirme ses «inquiétudes» et souligne l’accélération du programme d’enrichissement de l’uranium (110 kg enrichis à 20%) que le régime iranien conduit sur de multiples sites clandestins dont certains en passe d’être enterrés. De facto, ce programme est «une locomotive sans frein ni marche arrière» (Mahmoud Ahmadinejad, 25 février 2007).

La perspective d’un régime islamique radical doté de l’arme nucléaire est pour le moins inquiétante. A rebours du délire logique sur les vertus de la multipolarité nucléaire, il doit être rappelé que la dissuasion n’est pas une loi du monde, la symétrie des arsenaux ne signifiant pas une quelconque symétrie morale entre les protagonistes. Ainsi l’arme nucléaire pourrait-elle être mise au service d’une stratégie d’action coercitive (chantage et pressions sous la menace d’une frappe) ou d’une stratégie de «sanctuarisation agressive» dans le Grand Moyen-Orient (menées déstabilisatrices et terroristes à l’abri du nucléaire). Par ailleurs, l’accès de Téhéran au nucléaire susciterait une prolifération en cascade, les pays voisins n’entendant pas rester dépourvus face à cette quête de domination. Croit-on sérieusement que la coexistence de multiples puissances nucléaires au Moyen-Orient serait un gage de paix? Au total, c’est l’ensemble du régime de contre-prolifération qui s’effondrerait.

Au vrai, l’intention hostile est attestée par les menaces qu’Ahmadinejad profère à l’encontre d’Israël, des régimes arabes sunnites et plus largement de l’Occident. Les efforts balistiques menés en parallèle – l’ensemble du Moyen-Orient et le Sud-Est européen sont déjà à portée de tir – témoignent du fait qu’il ne s’agit pas de simples paroles, la conjonction d’une intention hostile et d’un appareil militaire définissant ce qu’il faut bien appeler un ennemi. Entre deux déclarations philanthropiques, les dirigeants iraniens démonisent l’Occident, et le «respect de l’Autre» devrait commencer par prendre au sérieux ce que ce dernier nous dit. Les crises récurrentes autour du nucléaire iranien depuis 2002 sont l’expression d’un conflit plus fondamental dans le Grand Moyen-Orient et en Méditerranée, conflit dont une partie se joue en Syrie.

Aussi l’offre de «dialogue» de Téhéran et la prochaine table ronde entre les membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne d’une part, l’Iran d’autre part, n’ont que peu de chances d’aboutir. Au cours de la décennie écoulée, les dirigeants iraniens n’auront eu de cesse de gagner du temps et de progresser vers le nucléaire, naviguant au mieux entre les atermoiements occidentaux et l’ambivalence russo-chinoise. Comme lors de la précédente rencontre de Genève, à l’automne 2009, le régime iranien exigera la levée des sanctions internationales tout en réaffirmant un prétendu droit imprescriptible à l’enrichissement de l’uranium. La diplomatie coercitive mise en œuvre par les puissances occidentales et l’étranglement économique doivent donc être poursuivis jusqu’à résipiscence. Enfin, l’ultima ratio des frappes contre les sites nucléaires iraniens ne saurait par principe être exclu et il faut même s’y préparer. L’enjeu est existentiel et c’est la décision politique qui permettra de trancher entre les antinomies de l’action historique (un Iran nucléaire avec toutes ses conséquences ou une action de force, non sans retombées régionales).

Considérant les choses de très loin, du point de vue de l’absolu, certaines analyses laisseraient à douter de la légalité et de la légitimité de l’entreprise d’endiguement menée contre Téhéran. Pourtant, cette diplomatie coercitive s’inscrit au sein des organismes multilatéraux et des régimes juridiques internationaux. Les gouverneurs de l’AIEA puis le Conseil de sécurité de l’ONU ont collectivement reconnu le fait que le régime iranien ne respectait pas les obligations qui sont les siennes, en tant que signataire du Traité de non-prolifération. Plusieurs résolutions votées dans ces cadres exigent que Téhéran mette fin à l’enrichissement de l’uranium et lève le voile sur ses secrets militaires. Le droit a donc été dit.

Quant à la légitimité, il nous faut revenir à ce qu’est le «politique» saisi dans son essence. Cette activité originaire a pour fonction de préserver les collectivités humaines de la discorde et des menaces extérieures, non pas de poursuivre des fins dernières, d’ordre eschatologique. La légitimité repose dans la poursuite des fins propres au politique.

Enfin, le cours des événements en Syrie met en évidence le jeu de la Russie et de la Chine, plus soucieuses de préserver leurs intérêts nationaux-étatiques que d’assumer leur part des responsabilités mondiales. Le dénouement de la crise iranienne repose sur une coalition de puissances occidentales prêtes à aller de l’avant et il y faudra de la force d’âme.

Par Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More, un think tank basé à Paris et Bruxelles.

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