Fier d’être un Egyptien !

Mercredi 2 février 2011 : vision d’apocalypse. Tableau mythique digne d’un film d’horreur, où se mélangent l’espace et le temps, place Tahrir, avec le retour à une ère de pré-conscience humaine. Des hommes préhistoriques déboulent au centre du Caire sur chameaux et chevaux sauvages, armés de longs couteaux et non d’épées ou de sabres, mais d’instruments affutés pour sectionner des membres humains. Autour de ces bêtes, des monstres soulevant d’énormes bâtons lancent des cris animaux. Surgis de l’enfer, sur ordres de leur maîtres au pouvoir, ils viennent attaquer des jeunes qui chantent la liberté. Le premier qui les aperçoit accompagnait à la guitare une chanson d’amour, il hurle : la place est attaquée !

Un combat impossible s’engage face à ces sauvages du Moyen Age, des mercenaires à la solde d’un régime vieux de trente ans qui terrorise et dévalise le pays. Un régime qui vient de tomber le masque en cet instant historique pour révéler un visage horrible qui nous est familier. Telles les hordes de Mongols qui ont attaqué Bagdad et détruit sa grande bibliothèque ou tels les gangs américains qui ont le pillé le Musée de Bagdad au tout début de leur assaut contre l’Irak, les descendants des brutes ont commencé par lancer des cocktails Molotov sur le Musée du Caire et ses jardins, où sont exposés les vestiges de nos grands ancêtres, mais aussi sur un peuple portant la révolution dans son cœur et rêvant d’un avenir meilleur. Confrontés à une époque bien sombre, les jeunes révolutionnaires ont miraculeusement fait face. Ils ont érigé un mur de feu pour barrer la voie aux assaillants.

C’est une victoire du XXIe siècle sur le XXe siècle d’avant notre ère. L’éducation, l’intelligence et la technologie a triomphé de l’horreur, du sous-développement et de l’imbécilité. Les mercenaires tombent l’un après l’autre malgré leurs couteaux et leurs explosifs devant les jeunes armés de guitares et de téléphones portables. Mais cette victoire a un goût de sang, celui de Sally Zahran, 20 ans, qui se dirigeait vers la place Tahrir, pour un rendez-vous avec l’avenir. Son rire éclatant est maintenant en fond d’écran sur mon ordinateur. Interceptée par un monstre armé d’un gourdin, la belle et innocente Sally lui adresse un sourire radieux, attendant un sourire en échange. Mais elle ignore que la brute sort d’un autre temps et d’un monde souterrain privé de sourire. La regardant droit dans les yeux, le monstre abat son arme sur la tête de la jeune fille et crie victoire en la voyant tomber à terre. Il ne se contente pas de tuer Sally mais part attaquer d’autres victimes. Des dizaines de morts et des milliers de blessés, tous frappés au visage, sont tombés ce soir-là. Les ordres étaient précis : défigurer et frapper en pleine face. L’un des manifestants avait écrit sur une pancarte : “A ma mère : ne pleure pas si je meurs puisque c’est pour que d’autres vivent mieux !”

11 FÉVRIER : VISION D’EXTASE

Croyez-moi si vous voulez, mais les eaux du Nil ont dansé de joie au rythme du peuple célébrant la chute du dictateur. Les vagues se trémoussaient pour célébrer la fin du cauchemar qui nous privait d’oxygène depuis trente ans. Les millions de voix tremblant de puissance scandent : “Relève la tête… tu es Egyptien”. Sautant en l’air, le doigt pointé l’un vers l’autre, on crie : “Toi, t’es Egyptien !” La fierté d’être Egyptien a remplacé l’envie de fuir une patrie où l’on était privé de tous les droits de citoyen.

Je retrouve soudain dans la foule un vieil ami avec qui nous avons rêvé de révolution. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre, nos larmes coulent avec la danse du Nil, puis il hurle à mes oreilles de sa voix enroué : “Nos enfants vivront dans leur patrie ! Nous retrouvons enfin notre Egypte perdue !”, et il se remet à pleurer. J’avance avec ma famille sous la pression de la foule sans que nos pieds parfois ne touchent terre et nous scandons “Liberté… citoyenneté”. Je me dis que les revendications de la révolution sont claires mais la route est longue. Puis je décide que ce n’est pas le moment de réfléchir mais de célébrer. Un groupe de jeunes crient : “Nous allons nous marier…” La joie apporte l’espoir. Un homme de cinquante ans me dit : “Je promets qu’à partir d’aujourd’hui je ne donne plus de pots de vin.” Puis un autre : “Je jure de ne plus jamais harceler les jeunes filles.” Les chansons fusent tout autour de nous entonnant les airs de Chadia et de Sayed Darwish. Sommes-nous le seul peuple à faire la révolution et à fêter la victoire en chantant ? Je ne sais, mais tous les révolutionnaires autour de moi chantent et dansent. Je les accompagne jusqu’à perdre la voix. Des appels s’élèvent alors pour que l’on revienne le matin nettoyer nos rues et nos places. Enthousiasmés, mes enfants me disent : “Il nous faut revenir de bonne heure pour nettoyer notre ville.” D’où nous vient ce nouveau civisme ? Nous sommes décidément un très grand peuple. A la faveur d’une nouvelle poussée de la foule, on se retrouve au milieu d’un groupe qui reprend le principal slogan de la soirée : “Ca y est, le peuple a fait chuter le régime !” Un jeune homme s’approche de moi et me raconte : “Après le vendredi de la victoire à Tunis et le vendredi décisif en Egypte, les chefs d’Etat arabes ont décidé de faire une semaine de six jours et de supprimer le vendredi !” Nous rions puis nous trouvons à côté d’une charrette de patates douces grillées. J’enlace le vendeur qui rit aussi découvrant l’unique dent qui lui reste. Il essuie sa main sur sa robe et me tend un joyau rouge dont le sucre fond dans ma bouche, me redonnant enfin le goût d’être Egyptien.

Por Khaled Al Khamissi, écrivain. Traduit de l’arabe par Hala Kodmani.

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