Fin de l’ère Abe, et après ?

La démission du Premier Ministre Abe Shinzo fin août fut surprenante de par sa soudaineté, mais des signes annonciateurs étaient perceptibles depuis plusieurs semaines. Les rumeurs concernant son état de santé grouillaient en raison de deux visites successives à l’hôpital. M. Abe semblait également de plus en plus distant et détaché des affaires gouvernementales, malgré la menace toujours aigüe du coronavirus. Sa popularité avait d’ailleurs fortement chuté depuis le début de 2020 à cause d’une réponse du gouvernement central jugée lente et désorganisée. Un collègue japonais me disait avec assurance début août déjà que le règne de M. Abe touchait à sa fin. Quoi qu’il en soit, nul ne peut nier qu’il aura marqué l’histoire politique du Japon contemporain.

Il aura imposé sa marque non pas tant par l’ampleur des réussites de son gouvernement – pour chaque succès, on pourra également citer des objectifs non atteints, des réformes promises mais jamais mises en œuvre, ou des scandales – que par la vigueur de son leadership et par sa longévité. La presse regorgeant d’évaluations de l’héritage que laisse M. Abe, je ne vais pas m’attarder ici sur les succès et les limites d’ « Abenomics » ou sur les résultats de sa diplomatie active. Je voudrais plutôt me concentrer sur les raisons de la durabilité de son gouvernement. Ces raisons peuvent, il me semble, nous fournir des indices utiles pour juger les chances de succès du successeur de M. Abe, à savoir son chef de cabinet Suga Yoshihide, sur le point de gagner haut la main une élection interne au Parti libéral-démocrate (LDP selon son acronyme anglais).

Dans la continuité, avec plus d’énergie

Il faut d’abord noter que, si M. Abe s’est démarqué de ses prédécesseurs, ce n’est pas nécessairement par l’originalité des politiques qu’il proposait. Les dirigeants japonais cherchaient depuis longtemps à vaincre la déflation et à revitaliser l’économie du pays. Cela supposait un effort d’ouverture plus poussée au monde extérieur, que Kan Naoto, au pouvoir en 2010-2011 lors du bref règne du Parti démocrate japonais, avait déjà annoncé en fanfare. Les efforts du Japon pour joindre, conclure et mettre en œuvre l’ « Accord de partenariat transpacifique » sous M. Abe, ainsi que la (modeste) ouverture des frontières à l’immigration s’inscrivent dans cette lignée. Le Japon se dirigeait également depuis plusieurs années vers une politique extérieure et de sécurité plus active.

Abe avait donc sur beaucoup de points repris à son compte des priorités anciennes, mais fut plus efficace que beaucoup de ses prédécesseurs à les réaliser (une exception majeure étant la révision de la Constitution, qui semble toujours aussi inatteignable). Il est en effet parvenu à maîtriser de manière durable la machinerie étatique nippone. La raison de ce succès est sa capacité à remplir avec habileté les deux fonctions attendues d’un Premier Ministre japonais, à savoir dompter l’appareil bureaucratique du pays et le LDP d’un côté, et séduire le public de l’autre.

Un rôle à deux visages

Pour être efficace, il est d’abord essentiel qu’un dirigeant japonais parvienne à mobiliser la bureaucratie japonaise derrière son programme. Celle-ci a traditionnellement joué un rôle essentiel dans l’élaboration des politiques publiques et dans la gouvernance de l’archipel, mais est très sensible aux rivalités entre départements avec des priorités opposées. Elle sait également se montrer revêche et résistante envers tout politicien que les fonctionnaires ne considèrent pas à la hauteur de ses responsabilités. Par ailleurs, la politique interne au LDP peut être des plus traitres et nombre de Premiers Ministres ont été forcé de démissionner prématurément après avoir perdu le soutien d’une majorité des factions qui le composent.

Abe a cependant su asseoir son autorité sur les deux. Il a notamment continué et accentué un mouvement de longue date vers le renforcement des pouvoirs des organes politiques, et en particulier du Bureau du Premier Ministre, face à la bureaucratie. Les nouveaux appareils de coordination créés et le contrôle étroit exercé sur les décisions de personnel (nominations, promotions, rétrogradations) ont rendu la mise en œuvre des initiatives du cabinet plus aisées, et posé les bases d’un modèle de leadership solide dont les successeurs de M. Abe lui seront probablement reconnaissants. Celui-ci est également parvenu à maintenir l’unité du LDP, à tel point que les commentateurs avaient commencé à évoquer une fin de la politique des factions, si caractéristique du système japonais.

La capacité de M. Abe à unifier son parti fut en partie due à ses succès électoraux répétés, qui lui ont permis de menacer tout groupe rebelle de dissoudre le Parlement et ainsi provoquer une élection générale. M. Abe n’est pourtant pas très charismatique, n’est pour le moins pas un grand orateur, et le soutien du public au LDP fut durant ses années au pouvoir plus résigné qu’enthousiaste. Malgré cela, il est parvenu à convaincre le public de sa capacité à diriger en adoptant des slogans électoraux judicieux appelant à la revitalisation et au rétablissement de la confiance en soi du pays, et surtout en démontrant son aptitude à représenter le Japon avec assurance sur la scène internationale. Les Japonais sont en effet soucieux de la façon dont leur pays est traité par ses pairs. La diplomatie active de M. Abe et sa capacité de tisser des liens productifs avec d’autres dirigeants – y compris le président chinois Xi Jinping, mais avec l’exception marquée du président sud-coréen Moon Jae-in – ont grandement contribué à convaincre la population nippone de maintenir sa confiance envers M. Abe malgré les scandales répétés et l’impopularité de certaines de ses politiques comme la hausse de la TVA.

Et tu, Suga ?

Les doutes quant à l’aptitude de M. Suga à représenter son pays de la même façon sont source d’incertitude quant à sa longévité une fois qu’il aura été officiellement élu. Son succès comme dompteur de la bureaucratie semble assuré, puisqu’en tant que chef de cabinet, il fut le principal moteur de la réalisation du programme de M. Abe. Contrairement à celui-ci, M. Suga est d’origine modeste. Il est parvenu au sommet à la sueur de son front et en acquérant une connaissance intime des rouages de la bureaucratie. La rapidité avec laquelle les différentes factions du LDP se sont mobilisées derrière lui semble également indiquer qu’il n’aura pas de problèmes de gestion de parti, du moins dans l’immédiat.

Sa capacité à gagner le respect des Japonais est beaucoup plus incertaine. M. Suga est encore moins charismatique que M. Abe et a cultivé une image de serviteur du public diligent plutôt que de leader téméraire. En tant que porte parole du gouvernement, il était une présence constante sur les téléviseurs japonais, mais est surtout connu comme l’ « Oncle Reiwa », qui avait le premier annoncé le nom de la nouvelle ère japonaise aux citoyens (voir la photo ci-dessus). Son expérience internationale (et son intérêt pour la diplomatie) sont très limités. Le seul programme qu’il a articulé pour l’instant et de « reprendre et avancer » les politiques du gouvernement Abe, de combattre les effets de la pandémie, de revitaliser les provinces japonaises, et d’adopter une politique fiscale plus prudente – des objectifs raisonnables mais pas des plus excitants.

Ces doutes n’impliquent pas nécessairement que M. Suga est condamné à servir de « Premier Ministre intérimaire » jusqu’à l’élection régulière d’un nouveau président du LDP en septembre 2021. Son sérieux et son dévouement au bien public sont reconnus, et il se peut qu’il parvienne à habiter le rôle de Premier Ministre avec assurance – et qu’il profite de la sympathie générée par la démission de M. Abe pour déclencher une élection qui renforcerait son mandat. Cependant, plusieurs personnalités plus fortes et intéressantes attendent dans les coulisses du parti, et sont sans doute déjà en train de faire des plans pour 2021. L’année à venir sera dans tous les cas captivante.

Antoine Roth est professeur assistant à l’Université du Tohoku à Sendai, au Japon.

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