Friedrich Nietzsche, l’emprunté

Nazi pour les nazis, ultragauche pour l’ultragauche et pourquoi pas centriste pour les centristes, Nietzsche, Friedrich de son prénom, aura tout entendu. Philosophe posterisé, remarquable par sa moustache et son œil méchant, ses relations troubles avec Lou Salomé et son amitié avec Paul Rée, ses migraines, ses maux de ventre, il aura été utilisé comme aucun autre par tous les extrêmes. C’est vrai que le centre l’a épargné, lui et sa pensée. Trop bouillonnante, trop explosive, trop violente, trop insaisissable, elle ne pouvait attirer que les extrêmes.

La première, sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche, va se livrer non pas à une réécriture, mais à un redécoupage de la pensée de son frère pour composer la Volonté de puissance parue en 1901, après la mort de celui-ci. Piochant ici ou là de quoi composer une œuvre qui servira de base idéologique aux fascistes italiens, ou au Parti nazi.

Une lecture rapide et donc biaisée de ce Nietzsche-là permet de justifier le Surhomme qui se place au-dessus de la multitude pour la guider ; le chef, par ses qualités naturelles doit de montrer le chemin. Lu en Allemagne, il permettra de justifier le germanisme triomphant, la sélection de la race, l’euthanasie aux malades mentaux et, même, le concept de race supérieure.

Le IIIe Reich

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Lou Salomé, Paul Rée et Nietzsche (de g. à dr.), atelier Jules Bonnet, Lucerne, mai 1882.

«C’est tout à fait dans la règle que nous n’ayons pas de religion de la race arienne opprimée. Ce serait là une contradiction : une race de maîtres est au sommet, ou bien elle périt», peut-on lire dans la Volonté de puissance, annonçant l’effondrement du IIIe Reich dans les cendres de Berlin. On y trouve de quoi nourrir un antisémitisme totalement étranger à Nietzsche : «Le développement de l’état sacerdotal juif n’est pas original : les juifs ont appris à connaître leur modèle à Babylone, le schéma en est arien. S’il arrive plus tard à dominer de nouveau en Europe, sous la prépondérance du sang germanique, cela était conforme à l’esprit de la race dominante : un grand atavisme. Le Moyen Age germanique visait à rétablir l’ordre des castes aryen.»

On retrouve aussi la misogynie propre à l’auteur du Gai Savoir : «Il y a aussi la femme ! Une moitié de l’humanité est faible, essentiellement malade, changeante, inconstante – la femme a besoin de la force pour s’y cramponner, il lui faut une religion de la faiblesse qui la glorifie, comme s’il était divin d’être faible, d’aimer et d’être humble – la femme règne si elle parvient à subjuguer les forts.»

«Anti-humanisme indéniable»

Voilà comment celui qui fuyait l’Allemagne pour trouver refuge en Suisse, en Italie ou en France se retrouve annexé à l’idéologie par la relecture de sa sœur, qui offrira la cape de son frère à Adolf Hitler en signe d’admiration. Difficile à admettre pour celui qui écrivait dans Ecce Homo, son dernier texte, rédigé en 1888 : «Je suis un noble Polonais pur-sang ; dans mes veines, pas une goutte de sang mauvais, et surtout pas de sang allemand.»

Totalement disqualifié par cette opération de préemption, Friedrich Nietzsche sera totalement ignoré dans la France de l’après-guerre par les philosophes qui ne parviennent pas à l’intégrer dans leur champ de vision. Les enfants de Descartes s’attellent à construire une philosophie fondée sur la démonstration rigoureuse. Pour Christian Godin, philosophe, maître de conférences à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, Nietzsche se trouvait en quelque sorte disqualifié. «Il y a d’abord son style elliptique et ironique. Ses premiers lecteurs en France, André Gide ou Paul Valéry, ne le considèrent pas comme un philosophe, mais comme un écrivain ou un poète. Il n’est pas certain que Bergson se soit penché sur son travail.»

Il faudra attendre les penseurs de l’existentialisme, Sartre et Camus, pour le voir réapparaître. Dans son ouvrage sur Nietzsche, Gilles Deleuze, l’un de ceux qui ramènera définitivement le philologue allemand dans l’espace philosophique, ne dit pas autre chose : «Nietzsche intègre à la philosophie deux moyens d’expression, l’aphorisme et le poème. Ces formes mêmes impliquent une nouvelle conception de la philosophie, une nouvelle image du penseur, et de la pensée.»

Voilà le penseur bougon dont les posters vont s’accrocher en nombre dans les chambres des étudiants en philosophie devenu un penseur de la liberté. Cette réhabilitation ira jusqu’à transformer Nietzsche en penseur de gauche, voire de la gauche de la gauche. Nietzsche devient le philosophe de la libération de l’homme, le Surhomme n’est plus le chef : «Nos maîtres sont des esclaves, écrit Deleuze. Quelle que soit la complexité de Nietzsche, le lecteur devine aisément dans quelle catégorie il aurait rangé la race des «maîtres» conçue par les nazis.» Et voilà les «maîtres» devenus «esclaves» et les «faibles» devenus «forts». La réinterprétation, on est tenté de dire la récupération de Nietzsche est lancée. Alain Badiou reste à une distance amoureuse, et dit sa «perplexité», baptisant l’insaisissable de «prince de l’antiphilosophie». «Les philosophes en France ont trouvé un contrepoids à la philosophie analytique anglo-saxonne qui voulait s’en tenir à une argumentation logique, une pure barbarie pour Deleuze», estime Christian Godin, notre arbitre chargé de remettre Nietzsche à sa place.

Premier constat, il n’y a pas de certitude : «Je ne suis pas sûr qu’il existe une pensée politique chez Nietzsche. Pense-t-il la société organisée ? Je ne le crois pas. Il y a eu, de toute évidence, une instrumentalisation de sa pensée par les nazis. Mais il ne faut pas oublier que les nazis comptaient des penseurs, des philosophes de premier rang, comme Heidegger. Il ne faut pas les prendre pour des crétins manipulateurs. Leur lecture a été invalidée, mais il y a chez Nietzsche une exécration de la démocratie, qui était à ses yeux un régime de décadence. Il y a aussi, comment le nier, une haine de l’homme moyen, des petites gens, du petit bonheur. Le mépris de l’homme simple, de l’homme du peuple. Il y a un antihumanisme fondamental indéniable. Pour lui, il y a des vies qui ne valent pas la peine d’être vécues, et il permettra de justifier, sans équivoque, l’euthanasie appliquée par les nazis aux malades mentaux et aux handicapés en général.»

A l’inverse, tenter de transformer le philosophe en un théoricien de l’antisémitisme est une escroquerie intellectuelle. Dans le Gai Savoir, Nietzsche n’écrit-il pas : «L’Europe, soit dit en passant, doit avoir de la reconnaissance à l’égard des juifs, pour ce qui en est de la logique et des habitudes de propreté intellectuelle ; et avant tout les Allemands, une race fâcheusement déraisonnable, à qui, aujourd’hui encore, il faut toujours commencer par «laver la tête». Partout où les juifs ont eu de l’influence, ils ont enseigné à distinguer avec plus de sensibilité, à conclure avec plus de sagacité, à écrire avec plus de clarté et de netteté : cela a toujours été leur tâche d’amener un peuple «à la raison».» Voilà pour Nietzsche le nazi. Qu’en est-il de l’accaparement opéré par les penseurs de la French Theory pour notre arbitre de la pensée nietzschéenne ? «Il y a dans la réhabilitation de Nietzsche comme philosophe un travail indispensable, et la qualité de l’œuvre philosophique est aujourd’hui incontestable et incontestée. Mais les interprétations vont parfois jusqu’à la trahison. Avoir une lecture libertarienne, hédoniste de Nietzsche relève de la trahison. Zarathoustra propose à l’homme d’en finir avec beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement.»

Quant à vouloir en faire un philosophe de gauche, Christian Godin s’amuse à rappeler le peu de considération de Nietzsche pour le peuple : «Victor Hugo prenait toujours soin de séparer le peuple, acteur de l’histoire, de la populace. Mais pour Nietzsche, il n’y a pas de différence. C’est exactement la même chose, un magma informe et sans volonté, totalement incapable de s’inscrire dans une histoire à construire. C’est un penseur réactionnaire au plein sens du terme, cela ne fait aucun doute.»

Zarathoustra et la sangsue

La question qui se pose alors est de savoir ce qu’il faut sauver de celui qui écrira quatorze livres et autant de chefs-d’œuvre en dix-sept ans, soit entre 1871, la Naissance de la tragédie, et 1888, Ecce Homo ? Par quel livre faudrait-il entrer dans ce monde insaisissable ? Alors qu’il prenait jusque-là son temps pour formuler ses réponses, Christian Godin n’hésite pas une seconde et lâche : Ecce Homo. Le dernier travail avant que le philosophe entame, à 44 ans, sa longue descente dans l’enfer constitué d’un corps qui le fait souffrir et d’un esprit qui sombre dans le chaos. Il y a là l’homme avec son ironie et sa violence. Que faire d’Ainsi parlait Zarathoustra, le plus connu des textes ? «C’est sans doute le plus difficile, le plus déroutant.»

Que retenir finalement de cette pensée qui après Ecce Homo va se perdre ? «Il y a une profonde cohérence mais qui n’apparaît qu’après une longue rumination. Nietzsche vantait cette idée de la rumination, et elle s’applique parfaitement à sa lecture.»

Et puis il y a la drôlerie de l’homme qui se moque des exégètes qui passent leur vie sur des sujets microscopiques dont ils sont devenus à la longue les seuls spécialistes. Zarathoustra croise un homme qui s’intéresse à la sangsue : «Alors tu es peut-être celui qui cherche à connaître la sangsue ? demanda Zarathoustra ; tu poursuis la sangsue jusqu’à ses causes les plus profondes, toi qui es consciencieux ? – Ô Zarathoustra, répondit celui que Zarathoustra avait heurté, ce serait une monstruosité, comment oserais-je m’aviser d’une pareille chose ! Mais ce dont je suis maître et connaisseur, c’est du cerveau de la sangsue : c’est là mon univers à moi !»

On peut trouver dans Nietzsche un plaisir de lecture qui sauve finalement le penseur en échappant sans cesse à l’ennui.

Philippe Douroux

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