G20 : l’Europe en danger

Le G20, qui rassemble les dirigeants des principales puissances économiques du monde, attire tous les regards. Quand il a été convoqué, au plus fort de la crise financière, l’initiative européenne était judicieuse : il fallait agir vite, de manière concertée, en incluant les pays émergents.

En revanche, dans la durée, l’engouement pour ce cénacle est singulier, notamment de la part d’Européens qui ont inventé une méthode “communautaire” infiniment plus légitime et plus efficace pour coopérer par-delà les frontières. Naturellement, le monde n’est pas prêt, à brève échéance, pour une intégration poussée. Mais il en a besoin. Aussi serait-il dans notre intérêt d’y travailler au lieu de saper nos propres réalisations, dans une sorte d’ivresse de la régression.

La légitimité du G20 est fragile. Des régions entières du monde n’y siègent pas, les pauvres n’ont pas voix au chapitre. Ce n’est pas une communauté de valeurs. Des démocraties jouxtent des Etats violant les droits de l’homme, bafouant l’égalité entre les hommes et les femmes ; des économies ouvertes siègent à côté de pays plus ou moins fermés et prédateurs.

Que gagne la France à embrasser une logique mercantile au lieu de défendre l’universalité des droits des hommes et l’égale dignité des cultures ? Enfin, au sein du G20, le débat public, la dimension parlementaire sont inexistants. A côté, l’Union européenne si décriée pour son prétendu “déficit démocratique” est un modèle.

Son efficacité aussi reste à prouver, tant le G20 se borne à la juxtaposition, pour ne pas dire au choc des égoïsmes nationaux. L’attitude peu coopérative de certaines puissances, ces jours derniers, en matière monétaire, le démontre encore. Chaque réunion du G20 voit fleurir les effets d’annonce, mais il n’est pas d’équivalent de la Commission européenne, ni de la Cour de justice pour transformer les promesses en droit positif et veiller à leur respect effectif. Une fois les lampions éteints, chacun rentre chez soi et n’en fait qu’à sa tête.

Nous l’avons vérifié, au Parlement européen, à propos de la supervision financière : pendant la crise, au G20, les gouvernements ont promis une surveillance accrue du secteur financier. A la suite des travaux d’un groupe d’experts présidé par Jacques de Larosière, la Commission européenne a fait des propositions ambitieuses. Les vieux réflexes nationalistes ont pourtant resurgi, obligeant le commissaire Michel Barnier et les députés européens à dépenser une énergie considérable pour contrecarrer l’action de sape des gouvernements, parfois ceux-là mêmes qui siègent au G20.

Au lieu d’encourager la naissance d’autorités fortes chargées de contrôler les banques, les assurances, les marchés et anticiper les risques systémiques, certains ministres ont multiplié les veto nationaux et les clauses de sauvegarde. Le Conseil a refusé que soient supervisées directement au niveau européen les “entités d’envergure européenne”, notamment les agences de notation ou les chambres de compensation, tout comme les grands groupes transfrontaliers.

Il a aussi exclu le regroupement de toutes les autorités à Francfort, siège de la Banque centrale européenne, voté par une écrasante majorité du Parlement. Une fois encore, des intérêts catégoriels et des considérations de prestige national l’ont emporté sur l’efficacité et la visibilité de l’Europe dans le monde.

Quand il s’agit d’agir pour le long terme, la main de nos dirigeants tremble.

Les Européens ne réalisent pas toujours que la Communauté européenne a été conçue à partir d’une expérience concrète, vécue par Jean Monnet : l’impuissance de la Société des nations (SDN). C’est pourquoi l’Union européenne, si imparfaite soit-elle, est précieuse. Elle représente la seule tentative, à ce jour, pour sortir de l’impasse intergouvernementale. L’échec récent des négociations sur le changement climatique confirme que cette inefficacité perdure.

Quand il était président de la Commission, Jacques Delors voyait dans l’UE le “laboratoire de la mondialisation”. Lorsque des structures politiques mondiales verraient le jour, elles seraient inspirées par l’expérience européenne, et l’UE, en tant que telle, y jouerait un rôle actif. Il pouvait espérer que les Européens valoriseraient ce qu’ils ont appris de l’histoire : seul le partage de souveraineté est efficace, la simple coopération d’Etats crispés sur leur veto ne suffit pas.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Les gouvernants des “grands” Etats européens sont à l’évidence tentés par un retour en arrière. Le 2 novembre, dans un discours au Collège d’Europe à Bruges, la chancelière allemande, Angela Merkel a enterré la méthode communautaire sans fleurs ni couronnes. La désinvolture des gouvernants italiens ou français, des années durant, dans la gestion des finances publiques est du même acabit.

On voit mal pourquoi les tiers devraient prendre au sérieux les réalisations européennes quand les dirigeants européens eux-mêmes en font si peu de cas. Au G20, l’Union européenne est affaiblie par sa représentation bancale : d’un côté, les “grands” Etats (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie), de l’autre l’UE, ravalée au rang de “baby-sitter” des “petits”. La délégation européenne est si nombreuse que les tiers s’y perdent ou rient sous cape.

Ainsi, le problème de l’Europe n’est pas “l’Europe”, la crédibilité de la Banque centrale européenne (BCE) en atteste, mais les gouvernants qui, en passagers clandestins, prétendent tenir le même rôle que si l’euro n’existait pas.

Le traité de Lisbonne prévoit l’unification de la représentation externe de la zone euro. En parlant d’une seule voix, nous défendrions mieux notre monnaie et nos intérêts. Nous serions également plus crédibles pour travailler à l’émergence d’instances mondiales plus justes, plus démocratiques, fondées sur un partage de valeurs et de souveraineté.

Au G20 se joue une partie de notre destin. La vertu de l’exemple, une Europe unie valent mieux que les sermons. A nos dirigeants de choisir : se placer, ensemble, à l’avant-garde de la mondialisation ou se cramponner, pour d’éphémères paillettes, à des pouvoirs nationaux de plus en plus illusoires.

Sylvie Goulard, députée européenne, libéraux ALDE.