Génétique et génomique réinscrivent la race au cœur des récits

L’un des aspects les plus troublants d’une époque qui n’en manque pourtant pas réside dans ce que certains ont appelé « le retour de la race » dans les sciences biologiques et biomédicales. L’un des exemples les plus apparemment anodins de références explicites à l’existence de différences biologiques de ce type réside dans les « tests d’ancestralité », commercialisés par des start-up de génomique telles que 23andMe, qui proposent, notamment, de dévoiler à leurs clients les différentes composantes de leur « ascendance raciale », exprimée en pourcentages.

D’autres innovations sont nettement moins « ludiques », comme ces tentatives visant à affiner le traitement de certaines pathologies en fonction du « profil racial » des patients : aux Etats-Unis, en 2005, le BiDil, médicament proposé dans le cas de certaines pathologies cardio-vasculaires, a ainsi bénéficié d’une autorisation de mise sur le marché accompagnée d’une indication qui le destinait spécifiquement à la population afro-américaine.

Loin de faire définitivement litière de la notion de « race », comme l’espéraient les protagonistes du programme « génome humain », génétique et génomique tendent au contraire à la réinscrire au cœur des récits visant à expliquer les différences objectivables (au niveau de marqueurs moléculaires) entre les populations humaines. Pour beaucoup, la situation est d’autant plus incompréhensible qu’un récit longtemps dominant nous assurait qu’après une première vague de critiques, portées dans les années 1930 par des scientifiques clairvoyants, la découverte du rôle des médecins et savants allemands dans la perpétration des crimes nazis avait ensuite abouti à l’émergence d’un consensus déniant toute légitimité scientifique à la notion de race. Seuls s’y accrochaient encore des savants marginaux, aveuglés par des convictions rétrogrades et inavouables.

Un long et tumultueux débat

Pour percevoir les limites de ce discours rassérénant, il suffisait pourtant de prendre la mesure des résistances qui accueillirent, jusqu’au sein de l’élite scientifique, les « déclarations sur la race » de l’Unesco affirmant l’inanité scientifique des usages de ce terme dès lors qu’il est question d’êtres humains. L’affirmation contenue dans la déclaration princeps de 1950, selon laquelle « la “race” est moins un fait biologique qu’un mythe social », fut ainsi jugée excessive et polémique par nombre d’anthropologues et de généticiens qu’on ne pouvait pourtant pas simplement taxer de « racistes ».

L’organisation, qui avait érigé la lutte contre le racisme par le développement scientifique et culturel au rang de priorité, se retrouva alors engluée dans un long et tumultueux débat : entre 1950 et 1964, elle ne publia pas moins de quatre « déclarations » et autres « propositions », sans toutefois atteindre l’objectif initial qui aurait consisté à réfuter définitivement toute pertinence scientifique au terme contesté.

Des travaux historiques récents, fondés sur la consultation des archives de l’Unesco et l’analyse systématique des correspondances entre les différents scientifiques ayant participé, à un titre ou à un autre, à cette longue controverse, font clairement apparaître la grande diversité des positions exprimées. Si la quasi-totalité des protagonistes s’accordaient sur les immenses faiblesses des usages scientifiques du vocable « race » et déploraient amèrement le mésusage qui avait pu en être fait, une partie d’entre eux continuaient à lui trouver une certaine utilité pour penser les différences (visibles ou non) entre les populations humaines, tandis que d’autres refusaient de statuer une fois pour toutes sur son inanité scientifique, arguant de ce que personne ne pouvait prédire l’avenir…

« Antiracisme scientifique »

Pour autant, si l’initiative de l’Unesco fut bien loin de satisfaire aux attentes de ses principaux artisans (le biologiste anglais Julian Huxley, premier directeur général de l’organisation internationale, et Ashley Montagu, anthropologue américain d’origine britannique), il ne faudrait pas pour autant en déduire qu’elle fut totalement privée d’effets. La multiplication des prises de position de biologistes, généticiens et anthropologues sur ce sujet atteste du contraire, même si ces scientifiques (des hommes blancs, dans leur écrasante majorité) n’allaient pas nécessairement jusqu’à réfuter toute scientificité aux « races humaines ».

On trouve même, dans la littérature des années 1960-1970, des textes de savants connus aujourd’hui encore pour leurs déclarations antiracistes dans lesquels le terme est utilisé pour qualifier des « types » humains ou des « ascendances » spécifiques : dans son ouvrage L’Homme altéré. Races et dégénérescence, XVIIe-XIXe siècles (Champ Vallon, 2016), Claude-Olivier Doron analyse ainsi le cas des « hémotypologistes » Jacques Ruffié et Jean Bernard. Si de telles complexités (que l’on ne saurait réduire à une forme de double langage) n’ont été prises en compte que très tardivement, cela tient sans doute, en partie au moins, à la réception publique extrêmement positive dont bénéficia ce que l’on a appelé « l’antiracisme scientifique ».

Non pas que les succès de librairie et, plus généralement, la visibilité acquise par des savants tels que le paléontologue et évolutionniste américain Stephen Jay Gould, auteur en particulier de La Mal-Mesure de l’homme (publié en 1981 et traduit en français deux ans plus tard), ou le généticien Albert Jacquard (dont l’exposition médiatique débuta véritablement avec la parution, en 1978, de son Eloge de la différence aux éditions du Seuil) aient eu quoi que ce soit d’immérité. Simplement, ils nous ont peut-être convaincus trop rapidement de ce que, sur le « front scientifique », les antiracistes étaient en passe de l’emporter définitivement sur leurs collègues les plus rétrogrades. De fait, jusqu’aux années 2000, à chaque publication savante mettant en avant l’existence d’inégalités raciales du point de vue de l’intelligence ou d’autres traits humains correspondait une forte mobilisation de scientifiques antiracistes.

De telles mobilisations n’ont pas entièrement disparu, mais elles se sont raréfiées, devenant d’ailleurs de plus en plus difficiles à mener au fur et à mesure que s’opérait une véritable « réinscription génétique de la race » (Nadia Abu El-Haj) et sa « molécularisation » (Duana Fullwiley), avec la contribution, dans certains cas au moins, de scientifiques et d’intellectuels appartenant à des minorités visibles (pour reprendre l’expression consacrée).

Par Luc Berlivet, chargé de recherches au CNRS (Laboratoire Cermes3), enseignant à l’EHESS).

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