“Gilets jaunes” : la violence, l’arme des bavards, est aussi celle des silencieux

Les images qui ont alimenté pendant des heures les chaînes d’information continue ont transformé le regard que l’on porte sur le paysage urbain parisien. La Ville Lumière est devenue une ville de cris et de feu en quelques heures sans que l’on en comprenne vraiment la raison. Quels sont les moteurs de cette violence émeutière qui a accompagné la protestation nationale des « gilets jaunes », ce samedi 1er décembre ? On distinguera sept principales entrées explicatives de cette fureur, qui relèvent des facteurs classiques du surgissement de la violence mais qui, ce jour, se sont cumulés.

C’est d’abord l’absence de structuration du groupe protestataire qui peut expliquer l’élan de radicalité. A l’inverse des syndicats traditionnels, disposant de services d’ordre souvent très professionnalisés, à l’image de celui de la CGT, les « gilets jaunes » occupent la rue sans encadrement, sur la seule directive de mots d’ordre proposés sur les réseaux sociaux, incapables de « tenir les rangs » et accessoirement de se protéger des casseurs extérieurs au mouvement. Cette logique de la désinstitutionalisation du mouvement, paradoxalement encouragée par un pouvoir favorisant la fluidité et la fin des structures rigides partisanes ou syndicales, est inévitablement propice aux désordres.

Peu préparés à la rue

C’est ensuite la participation massive à ce mouvement de groupes sociaux peu habitués aux phénomènes manifestants, comme le confirmeront maints témoignages indiquant l’inexpérience de la rue de la part de citoyens en repli de formes conventionnelles de politisation. Peu préparés à la rue, les acteurs contestataires sont également impréparés aux logiques du maintien de l’ordre policier dont ils ne saisissent pas les codes.

A l’image des manifestants de « La Manif pour tous » de 2013, issus des rangs catholiques, tout étonnés de se faire gazer et charger, nombre de « gilets jaunes » ont très mal vécu une pratique qui relève d’un maintien de l’ordre classique.

En écho aux grandes manifestations très violentes qui endeuillèrent l’Est lorrain et le monde de la sidérurgie à l’aube des années 1980, le sentiment de désespoir est ici largement partagé par des « gilets jaunes » effrayés par le déclassement possible et tétanisés par des fins de mois de plus en plus difficiles.

Le désespoir, surtout lorsque rien ni personne ne vient y répondre, est cousin de la violence dont il prépare le lit, armé du sentiment de « ne plus rien avoir à perdre ». Associé à une absence de savoir-faire syndical en matière de négociation et de mise en scène de la conflictualité, ce sentiment encourage des postures d’engagement total, du « tout et tout de suite », propices aux déchaînements violents.

Mais la violence ne sourd pas uniquement des rangs désorganisés des « gilets jaunes ». Elle est aussi le fait d’acteurs qui la pratiquent de façon ontologique. Soit qu’elle réponde à une stratégie – celle de la tension –, à l’image des mouvements d’ultra-droite tout heureux de pouvoir en découdre, dans le 16e arrondissement, avec un pouvoir qu’ils méprisent d’autant plus qu’il leur a volé la victoire ; soit qu’elle relève d’une logique identitaire qui définit le groupe qui la pratique.

Les « antifa » ou autres Black Blocs, également à l’œuvre dans d’autres quartiers de Paris, viseront selon une tradition désormais bien ancrée, les symboles des pouvoirs honnis (banques, boutiques de luxe, mobilier d’Etat). La présence de graffs anarchistes ou à l’inverse attestant la présence du GUD (extrême droite estudiantine) comme quelques échauffourées entre ces siamois de l’extrémisme témoignent de l’opportunisme violent de ces groupes activistes.

Guerres nouvelles

Ce dernier point renvoie également à une dimension trop souvent sous-estimée de la violence émeutière : le frisson. Un sociologue américain avait parlé pour qualifier les guerres nouvelles de « fun and profit ». La violence de ce samedi 1er décembre, en pleine capitale, sous les yeux des caméras du monde entier, en a été le témoignage.

La rue est un immense espace de jeu, d’autant plus grisant qu’on n’a guère accès à d’autres espaces de plaisir. Une charge de CRS ou la résistance collective à de puissants jets d’eau offre une forte dose d’adrénaline au même titre que la pose de barricades. L’émeute est un plaisir organique et communautaire. Les poses virilistes des jeunes cagoulés viennent rappeler que la violence (en démocratie) est un jeu, certes dangereux, mais enivrant. Et au « fun » peut s’ajouter le profit lorsque la violence devient prédatrice à l’encontre de débits de boisson ou de boutiques de luxe.

On soulignera aussi que la violence, si elle peut être l’arme des bavards (les ultras), est aussi paradoxalement celle des silencieux. La non-reconnaissance du mouvement des « gilets jaunes », l’absence de cadrage par des corps intermédiaires aptes à mettre en scène et offrir un écho à ce désespoir social, le désintérêt des partis politiques pour traduire en politiques publiques les appels au secours de populations en voie de désaffiliation (et souvent abstentionnistes), l’absence de représentativité sociale d’une Assemblée nationale qui n’a jamais autant été habitée par les « CSP + » [catégories socio-professionnelles favorisées] et les professions intellectuelles, tout cela tient à l’écart des voies officielles de la politisation des acteurs qui peuvent trouver dans la violence le seul moyen d’expression à leur portée.

Enfin, il faudrait aussi sûrement penser la question du maintien de l’ordre, avec des policiers visiblement dépassés par des instructions politiques difficilement tenables (filtrer l’accès aux Champs-Elysées), épuisés par des opérations en cascade depuis la vague d’attentats de 2015 et peut-être pas toujours excellemment coordonnés, si l’on en croit les témoignages de casseurs opérant en plusieurs points et en continu ou les images désastreuses du refoulement de cordons casqués par des agitateurs sous l’Arc de triomphe.

La violence est toujours le résultat d’une subtile et terrible alchimie. Tous ces ingrédients l’ont ici puissamment activée.

Xavier Crettiez est professeur de science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

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