« Gilets jaunes » : « L’opposition se structure progressivement contre “ceux du haut” »

Ce que j’entends, au-delà de la diversité interne au mouvement des « gilets jaunes », et quelques semaines après le déclencheur – la réaction à l’augmentation de la taxe sur les carburants – c’est notamment : « Je veux pouvoir vivre de mon travail dignement. » C’est aussi une indignation morale, au-delà des revendications matérielles, face à des inégalités sociales et fiscales qui deviennent insupportables. Et une demande de considération bien plus globale.

Dans ce mouvement se fédèrent une partie des classes populaires (employés, ouvriers, artisans) et des petites classes moyennes (techniciens, professions intermédiaires, petits entrepreneurs), celles qu’avec mes collègues Marie Cartier, Olivier Masclet et Yasmine Siblot nous avons désignées par le terme de « petits-moyens ». Nous avons repris cette catégorie d’une enquêtée, lors d’une recherche collective sur un quartier pavillonnaire de Gonesse, dans le Val-d’Oise, de 2004 à 2007. Cette femme disait, pour se situer socialement, et situer ses voisins, également propriétaires de leurs pavillons : « Nous on est des petites gens. Pas petits-petits, mais petits-moyens. »

A travers cette enquête, les habitants de ce quartier pavillonnaire exprimaient un désir de « respectabilité » et la crainte du déclassement, si ce n’est pour eux, tout du moins pour leurs enfants. En trajectoire de légère ascension par rapport aux milieux populaires (de province pour les plus vieux, de cité pour les plus jeunes) d’où ils étaient originaires, ils aspiraient essentiellement à « vivre comme tout le monde » et se sentaient fragilisés par les évolutions économiques et sociales. Ce sentiment se traduisait à l’époque par un souci de distinction vis-à-vis des habitants des cités d’habitat social (« ceux du bas »).

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase

Ce qui ressort aujourd’hui du mouvement des « gilets jaunes », tout du moins tel qu’il est relayé par les médias, c’est que l’opposition se structure progressivement contre « ceux du haut ». De ce point de vue, les classes populaires et les petites classes moyennes réalisent sans doute à travers ce mouvement qu’elles ont plus en commun que ce qui les différencie. Il existe certes des différences entre les uns et les autres en termes de conditions de travail et de rémunération, ne serait-ce qu’entre qualifiés et non qualifiés, ruraux et urbains, hommes et femmes… Mais ces différences sont moindres que les écarts qui les séparent des catégories les plus favorisées.

Lors d’une autre recherche dans le quartier populaire et multiculturel de la place des fêtes à Paris, à l’été 2015, et sur un autre thème que les impôts, qui était celui de la crise migratoire, j’ai été amenée à réaliser des entretiens avec cette même fraction de la population, sans doute moins concernée par la question des taxes sur le carburant du fait de son usage des transports en commun parisiens, mais tout autant par celle des fins de mois difficiles.

L’occupation d’un ancien lycée désaffecté par des centaines de migrants, sous leurs fenêtres, a été, tout comme la taxe carbone pour les « gilets jaunes », la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le rejet des nouveaux arrivants, par des habitants qui étaient parfois eux-mêmes immigrés ou issus de l’immigration, n’était pas synonyme de xénophobie la plupart du temps, tout comme le rejet de la taxe carbone n’est pas un rejet de l’écologie, mais à mettre en relation avec leur propre situation sociale. « Nous, on n’est pas contre tous ces gens qui arrivent, tout le monde a le droit d’avoir le soleil sur son paillasson mais on a déjà nos problèmes à nous », disait une ancienne ouvrière.

Mépris des pouvoirs publics

Les retraites et les petits salaires ne suffisent pas toujours à subvenir aux besoins une fois le loyer payé. Ces habitants se sentaient méprisés de la part des pouvoirs publics qui toléraient un squat de migrants dans un quartier comme celui-là, déjà en difficulté. Aide-soignantes, aides à domicile, coiffeuse, certaines femmes avaient l’expérience des « beaux quartiers » de par leur travail, et elles constataient les différences : « Pourquoi c’est toujours ici qu’on met les problèmes ? Pourquoi ils en prennent pas un peu ? Ils se sentiraient dégradés… », disaient-elles : « D’accord on n’a pas fait Saint-Cyr, mais on n’est pas bêtes, on sait raisonner »

Au-delà des différences entre monde rural et monde urbain, dont il a beaucoup été question dans les commentaires autour du mouvement des « gilets jaunes », quelque chose de commun s’exprime concernant les conditions de vie au sein d’une fraction de la population qui commence peut-être à prendre conscience d’elle-même en tant que groupe. Et qui indique qu’on ne pourra pas résoudre la crise écologique, tout comme la crise migratoire, sans lutter contre les inégalités.

Isabelle Coutant est sociologue, chercheure associée au CNRS (Iris). Elle a cosigné avec Marie Cartier, Olivier Masclet et Yasmine Siblot La France des « petits-moyens » – Enquête sur la banlieue pavillonnaire (La Découverte, 2008) et publié plus récemment Les Migrants en bas de chez soi (Seuil, 224 pages, 19 euros).

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