Grèce: que veut Berlin ?

Après s’être opposée à la création d’euro-obligations, l’Allemagne, réticente comme toujours à tout abandon de souveraineté, a accepté à contrecœur que la Banque centrale européenne (BCE) rachète des titres de dette publique. Mais elle est parvenue à limiter très fortement la portée de ce mécanisme en instaurant le principe selon lequel 80 % des achats de la BCE seront réalisés par l’intermédiaire des banques centrales nationales et concerneront la dette de leur propre Etat.

Seuls 20 % des risques seraient ainsi mutualisés. Evidemment, si le mécanisme devait, au final, être définitivement celui-là, son intérêt pour la Grèce serait très limité car la Grèce n’est qu’un tout petit actionnaire de la BCE. En d’autres termes, la dette publique grecque détenue par les banques du pays ne ferait l’objet que de rachats limités par la BCE et peu de liquidités seraient créées.

La BCE semblait prête, jusqu’à il y a peu, à déclencher des aides d’urgence au système financier grec afin de prévenir toute crise de liquidités en accordant aux quatre grandes banques grecques une dérogation pour que celles-ci accèdent aux liquidités de secours de la Banque de Grèce. Mais, subissant la très forte pression de l’Allemagne, la BCE est revenue sur sa position, coupant ainsi un des canaux de financement des banques grecques.

Risque d’un défaut de paiement

A partir du mercredi 11 février, la BCE n’accepte plus de prendre les titres grecs que les banques grecques lui proposent en garantie en échange de liquidités. La raison avancée est que le nouveau gouvernement grec a déclaré ne pas reconnaître les réformes et mesures d’austérité imposées par la « troïka » (Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international).

De manière risquée, la BCE semble ainsi vouloir priver le gouvernement grec de temps et abat une carte maîtresse afin de peser dans les négociations enclenchées entre les gouvernements européens et le gouvernement grec. La BCE ira-t-elle plus loin encore en coupant les aides d’urgence, les « Emergency Liquidity Assistance » (ELA) ? Le risque serait alors celui d’un défaut de paiement de la Grèce.

Lors de sa visite à Bruxelles, le président du Parlement européen, Martin Schulz, a mis en garde le ministre grec des finances, Yanis Varoufakis. « Si la Grèce modifie unilatéralement ses engagements, les autres ne sont pas obligés d’accepter. La Grèce risque la banqueroute. » « Mais nous sommes déjà en banqueroute », lui a répondu le ministre.

Quant à l’Allemagne, n’a-t-elle pas déclaré il y a peu que la perspective d’un défaut de la Grèce et de sa sortie de la zone euro ne lui paraissait pas dramatique ?

Un cauchemar pour les Allemands ?

Commentant dans le New York Times du 6 février la décision de la BCE de couper un des canaux de financement des banques grecques, l’économiste américain Paul Krugman a suggéré que la décision de l’institution de Francfort était l’équivalent d’un signal de réveil adressé aussi bien aux Grecs qu’aux Allemands. Et de s’interroger : que se passera-t-il si les Allemands ne se réveillent pas ?

Même si l’hypothèse de sortie de la Grèce de la zone euro n’est pas prévue par les traités et ne peut être décidée que par le seul gouvernement grec, cette hypothèse gagnerait en consistance et, avec elle, le risque d’un effondrement de la zone euro dans son intégralité.

Ce scénario est-il celui du cauchemar pour les Allemands ? Rien n’est moins sûr…

Rappelons-nous, en effet, les réponses que donnait au journal Die Welt, le 17 août 2013, Kai A. Konrad, chercheur au Max-Planck Institut en droit fiscal et finance publique, et conseiller en chef du ministre allemand des finances, Woflgang Schaüble :

Die Welt : « Considérant le niveau extrême des dettes, presque tous les économistes tiennent des répudiations au moins partielles pour inévitables. »

Konrad : « En réalité, les Grecs possèdent suffisamment de richesses pour pouvoir s’acquitter sans aide de leur dette. Mais ils refusent, ou se trouvent dans l’impossibilité, de prendre des décisions aliénant ces avoirs. De ce fait, un nouveau défaut constituerait sûrement une option. »

Die Welt : « Ne vaudrait-il pas mieux que la Grèce quitte l’euro, au moins temporairement ? »

Konrad : « Non. Le pays serait alors étranglé par sa dette extérieure. Si l’on veut en finir avec l’Union monétaire, c’est par les pays du nord de la zone qu’il faut commencer. Et si on en arrive là, alors l’Allemagne doit quitter l’euro. »

Die Welt : « Il faudrait que l’Allemagne fasse pour la troisième fois exploser l’Europe ? Aucun gouvernement allemand ne s’y résoudra jamais. »

Konrad : « L’euro n’est pas l’Europe. C’est l’Europe, et non l’euro, qu’il s’agit de sauver ! Il est vrai que, pour des raisons politiques, l’Allemagne n’est pas en position de sortir la première. Mais les autres pays membres pourraient l’y contraindre. C’est ce vers quoi nous allons. Dans certains pays, les conditions économiques sont devenues proprement insupportables. Par surcroît, une certaine agitation politique s’y est fait jour. Et si l’Allemagne et quelques autres économies fortes quittaient la zone euro, la valeur de cette monnaie baisserait, permettant aux économies du Sud de recouvrer la santé. »

Scénario dangereux

M. Schaüble cherche peut-être à éviter que son pays perde une partie des créances qu’il détient sur la Grèce. Cependant, il se pourrait aussi que l’Allemagne ait décidé d’en finir avec une zone euro dont elle ne contient que de plus en plus difficilement une intégration plus poussée. Mais elle en ferait supporter le prix politique à la Grèce et à la BCE, cette dernière étant alors montrée du doigt pour avoir provoqué la première sortie de la zone euro.

Ce scénario pourrait néanmoins se révéler plus dangereux que les Allemands ne le pensent. L’effondrement de la zone euro pourrait bien déclencher un raz-de-marée financier mondial, par le biais des effets de contagion générés par le jeu des dérivés sur événement de crédit, les fameux « CDS », et par les phénomènes de panique bancaire…

Gabriel Colletis est professeur d’économie à l’université Toulouse-I, chercheur au Laboratoire d’études et de recherches sur l’économie, les politiques et les systèmes sociaux (Lereps).

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