« Grexit » : déplacer le débat

Faut-il s’étonner de la perspective de plus en plus tangible d’un « Grexit » [contraction de Grèce et exit], de la supposée incapacité de la Grèce à rentrer dans le rang et à gérer ses problèmes structurels ?

Est-il raisonnable de s’acharner à lui asséner qu’elle est un mauvais élève qui de surcroît met en danger les autres pays du sud de l’Europe voire l’Union économique et monétaire elle-même par un effet de contagion ? Faut-il imputer uniquement à la méthode de négociation d’Alexis Tsipras, pour contestable qu’elle apparaisse, la responsabilité totale de cet échec ?

Pour comprendre la situation dans laquelle la Grèce se trouve aujourd’hui, il faut en revenir aux raisons qui l’ont amenée à adhérer à la monnaie unique et donner à la politique et à la culture la place qui leur reviennent.

Nous savons bien que les conditions économiques légitimant l’instauration de la monnaie unique étaient alors loin d’être réunies : l’Europe n’était pas – tant s’en faut ! – une zone monétaire optimale et le problème était beaucoup plus aigu pour la Grèce. La participation à la monnaie unique était en tant que telle déraisonnable.

Théorie du complot

Le politique est intervenu en toutes circonstances, c’était déjà le cas avec le « deal » passé entre Helmut Kohl et François Mitterrand en 1989 : l’acceptation par la France de la réunification allemande en échange de l’acceptation par l’Allemagne de la monnaie unique.

S’agissant de la Grèce, Constantin Mitsotakis, premier ministre de 1990 à 1993, déclara au Monde en novembre 1992 : « La sécurité et l’union politique sont essentielles. Quand je parle avec mes amis danois – qui ont dit non à Maastricht –, je leur dis vous pouvez vous permettre de voter contre l’Europe et la défense commune parce que vous n’avez pas de problèmes, dans le nord. S’ils étaient à notre place, isolés et entourés de dangers, ils n’auraient sans doute pas fait le même choix ».

La complexité de la situation dans les Balkans et la proximité immédiate de la Turquie ont évidemment joué un rôle important, comme lors de l’entrée dans la Communauté européenne, où la Grèce avait été accueillie avec d’autant plus de chaleur qu’elle fut le berceau de l’Europe. Des réformes structurelles « classiques » furent mises en œuvre dès 1990 et la politique de la drachme forte, qui avait été instaurée de facto en 1987, fut confirmée.

Un premier prêt de 2,2 milliards d’ECU fut accordé début 1991. Toutefois, les caractéristiques structurelles de la culture et de l’économie grecques n’ont pas changé. La déesse Europe s’est transformée en Danaïdes, s’étonnant de ce que les Grecs ne lui en soient pas reconnaissants. Et la situation s’est détériorée après l’instauration de la monnaie unique, les salaires et les prix ayant augmenté bien au-delà de ce qu’une économie fragile pouvait endurer.

La stabilité repose toujours sur un triptyque cohérent réunissant l’économie, la politique et la culture. La défaillance de l’un met l’ensemble en danger. Probablement la Grèce n’a-t-elle pu à ce jour réunir ces trois composantes. L’identité grecque moderne s’est historiquement formée autour de trois piliers : le sentiment de sa supériorité résultant de l’expansion de la culture et de la philosophie grecques, son héroïsme, réel ou idéalisé, incarné par sa capacité à résister et à survivre à travers les multiples épreuves subies (empire ottoman, occupation nazie, dictature des colonels) et enfin son sentiment de défiance qui s’exprime le plus souvent dans « la théorie du complot » définie comme « cet autre qui nous veut du mal ».

L’Europe dogmatique et manipulatrice

Si les sentiments de supériorité et d’héroïsme sont plus aisément compréhensibles car ils sont partagés par la plupart des nations, le sentiment de défiance est davantage une spécificité grecque. Cette défiance, dirigée envers l’autre en dehors de la Grèce, mais aussi envers l’autre au sein de la Grèce (à l’égard de l’Etat), est la clé de la compréhension de la posture grecque actuelle face aux différents fronts de la crise, économique, sociale, politique et européenne. C’est dans cette défiance exercée contre l’Europe perçue comme dogmatique et manipulatrice que se situe également l’explication de l’élection triomphante de Syriza et de la coalition de cette dernière avec le parti nationaliste des Grecs Indépendants.

Quoi qu’il en soit, tout Grec est insupporté par la corruption et le gaspillage, mais on ne peut envisager une réforme de l’Etat sans avoir à l’esprit que cet Etat, dans la conscience grecque, n’est pas digne d’être valorisé et écouté car il rappelle immanquablement ce qu’il fut sous l’ère ottomane, qui n’est pas si ancienne.

Sous un autre angle, l’Union économique et monétaire a déplacé le centre de gravité idéologique et culturel de l’Europe de Rome à Wittemberg : le pacte de stabilité et de croissance, conformément à l’éthique luthérienne, exhale une logique visant à donner le premier rôle au respect de l’écrit et de la règle et à l’effort, qui jamais ne doit se relâcher. L’Allemagne ne peut en être accusée, car elle est pénétrée de l’idée que la transgression des règles conduit au néant, ce que son histoire n’a pas démenti.

Mais c’est une mutation qu’il est difficile d’assumer pour les pays du sud de l’Europe, davantage encore pour la Grèce, où l’Orthodoxie a donné à la voie empruntée par le christianisme la teneur d’un chemin de velours.

L’euro étant un projet politique et culturel tout autant qu’il est économique, c’est aussi en fonction de ces trois champs qu’il faudra décrypter les résultats du référendum et concevoir ensuite, quels qu’en soient les résultats, une histoire partagée qui mettra un terme à l’incompréhension mutuelle et redonnera aux Grecs comme aux autres Européens une forme d’espérance.

Maria Koutsovoulou (Professeur à ESCP Europe).Pascal Morand (Directeur général adjoint de la CCI Paris Ile-de-France).

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