Haïti : des milliards et après ?

Peu de catastrophes ont soulevé un tel élan de solidarité et de millions collectés en moins d’un mois. Les agences de coopération internationale, les ONG et les fondations tout comme les particuliers ont largement mobilisé des fonds suite au séisme du 12 janvier en Haïti. Cet appel aux dons a été soutenu par une forte mobilisation de la presse internationale. Face à ce vaste élan, une question demeure pour les Haïtiens. Comment la communauté internationale va-t-elle s’organiser, avec les Haïtiens, pour garantir une utilisation optimale des fonds collectés ? Une question d’autant plus importante pour les organisations qui n’étaient pas présentes en Haïti avant le séisme. Un enjeu auquel ont déjà été confrontés certains des acteurs intervenus dans l’urgence.

Tandis que l’impatience de la population augmente à quelques mois de la saison cyclonique, il devient urgent de répondre à cette question pourtant simple : à quoi serviront ces millions collectés au nom d’Haïti ? Au-delà de l’obligation de rendre compte, il s’agit de rétablir la confiance et la connexion avec cette population désenchantée. Les Haïtiens ont du mal à croire que cette fois, en plus des solutions immédiates de l’urgence, un véritable projet de développement compris et soutenu par une majorité d’entre eux émergera. Il est évident que les gens réclament tout de suite des médicaments, de la nourriture et des tentes. Mais il est aussi évident qu’ils veulent également un travail dans un pays stable, pour pouvoir “se reconstruire”.

En réalité, avant le tremblement de terre du 12 janvier, Haïti était encore le théâtre de plusieurs chantiers de reconstruction “post-désastre” inachevés, voire oubliés. Pour mémoire, la ville des Gonaïves, qui a subi les graves conséquences des cyclones Fay, Gustav, Hanna et Ike (2008) est encore proche d’une situation apocalyptique. Les dix mille maisons détruites ou endommagées sont encore bien visibles dans cette ville pratiquement en ruine et ses habitants se sont appauvris. Il en est de même pour les habitants de la localité de Fonds-Verettes, détruite par des pluies torrentielles en mai 2004. Ils continuent d’errer dans un village fantôme car peu a été fait depuis pour les reloger. Ces populations ont très peu d’informations sur les montants collectés en leur nom, sur les dépenses publiques des gouvernements qui se sont succédé depuis, sur les projets en cours ou arrêtés et sur ce qu’ils sont encore en droit d’espérer.

Haïti a connu récemment d’autres décisions de la communauté internationale dont les résultats sont plus que mitigés. On se souvient de l’embargo économique de 1991, imposé par les “pays amis d’Haïti” pour restaurer la démocratie suite au coup d’Etat militaire qui a renversé le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide. Cette solution, à l’époque, a fini par tuer un secteur économique déjà très affaibli et fait baisser le niveau de certains indicateurs de développement. Depuis cette période, une “économie de l’humanitaire” s’est substituée peu à peu à l’économie “réelle”, d’initiative privée. En 1994, il ne restait plus que 400 emplois dans les zones franches, sur les quelque 33 000 de toute l’industrie d’assemblage. Cet embargo de trois ans a aussi affaibli les structures de l’Etat central et local car tous les projets de la coopération internationale furent confiés au système des Nations unies et aux ONG internationales. Aujourd’hui, cette multitude d’ONG, de fondations, d’agences internationales intervenant en Haïti doivent tout faire pour éviter la guerre de territoires, d’idéologies et de modèles de développement.

Dans un contexte socio-économique déjà fragile, la communauté internationale a peu de marge de manœuvre et n’a pas droit à l’erreur. Deux premiers ministres haïtiens en ont fait les frais au cours de ces trois dernières années et ont dû quitter leur poste, l’un sous la pression de la rue, l’autre sous celle du Parlement. Aujourd’hui, à la nécessité d’une bonne coordination s’ajoute celle de l’imagination pour élaborer des solutions novatrices qui vont au-delà de l’urgence. Certes, il n’y a pas de solution miracle pour la reconstruction, mais les millions de dons devraient servir prioritairement à renforcer les capacités du pays (Etat et société civile) ainsi qu’à mieux anticiper et gérer les risques et désastres. L’autre défi important, qui attend la société haïtienne et la coopération internationale, est celui de la création d’emplois, ce qui nécessite un afflux massif d’investissements privés en dehors de l’aide humanitaire et de l’aide publique au développement. Quant aux investissements dans les secteurs sociaux, en particulier dans l’éducation et la santé, il faudra un saut qualitatif important pour qu’Haïti rejoigne, au moins, les standards moyens des pays de la Caraïbe. Enfin, tous ces défis ne pourront être relevés sans la mobilisation de la communauté haïtienne expatriée.

Peu importent les priorités à retenir. Face à l’impatience qui augmente, le gouvernement haïtien et la coopération internationale sont confrontés à un défi majeur : communiquer et rendre compte en temps réel des efforts en cours et de toute la stratégie dite “de reconstruction”. Il s’agit d’envoyer à la population haïtienne un signal fort : cette fois, ce ne sera pas comme les autres fois. Ce sera un pas décisif vers la modernisation de ce pays.

Nesmy Manigat, directeur Amérique Latine-Caraïbes de l’ONG Aide et Action.