Haiti : la culture doit devenir la norme antisismique de la reconstruction

Les donateurs et les partenaires internationaux du développement vont se rencontrer le 31 mars à New York pour coordonner leur riposte consécutive au tremblement de terre qui a ravagé Haïti le 12 janvier. Les priorités les plus évidentes sont connues : la saison des pluies a commencé, celle des cyclones est imminente. Les habitants doivent pouvoir s’abriter, ils ont besoin d’eau et de nourriture, ils doivent pouvoir protéger leurs maigres biens.

Mais la vie continue au milieu des gravats et des ordures accumulées, et la culture est le ferment de cette résistance. Haïti ne part pas du néant. Le pays n’a pas perdu son histoire, dans laquelle il peut se ressourcer. Le peuple haïtien a une culture bien à lui, née dans les fers de l’esclavage puis dans une longue lutte pour la survie. La réunion de New York ne peut oublier cet atout, au moment où elle abordera la question de l’aide. Avec du matériel fourni par l’Unesco, les artisans s’emploient déjà à façonner les masques en carton mâché du carnaval. “Avec de l’aide, le carnaval 2011 peut être le plus grandiose de tous les temps, comme un défi”, ai-je entendu dire.

Le patrimoine culturel du pays est d’une très grande richesse, et l’Unesco a appelé l’ensemble de la communauté internationale à tout faire pour protéger les œuvres d’art contre les risques de vol et de trafic. L’ONU surveille quelques sites, mais il faut se préoccuper des musées, des bibliothèques et des centres culturels endommagés. Il faut entreposer en toute sécurité les œuvres et les livres épargnés par le désastre. Sauvegarder le patrimoine d’Haïti – sauvegarder son passé – permettra d’édifier son futur. Je solliciterai le mois prochain l’accord du conseil exécutif de l’Unesco pour la création d’un Comité international de coordination pour la culture haïtienne. Sur le modèle de ceux créés pour le Cambodge, l’Afghanistan et l’Irak, il sera chargé de définir un programme d’action global. Il ne sera pas l’exclusivité des interlocuteurs institutionnels, mais un laboratoire d’idées associant intellectuels et artistes, artisans, acteurs culturels et éducatifs, dans l’île et dans la diaspora à travers le monde.

Car la culture, prise dans la plus large acception du terme, anime l’instinct vital des Haïtiens et redonnera sans nul doute à ce peuple la capacité de se réapproprier son destin. Elle peut contribuer à retrouver la cohésion d’une société fragmentée, jusque dans ses liens avec la communauté émigrée. La culture aidera à redessiner une mosaïque humaine et sociale, insufflera du sens à des existences disloquées. Les industries culturelles – artisanat, arts du spectacle, tourisme culturel– seront vitales dans la relance de l’économie. Les traditions culturelles et spirituelles forment un patrimoine intangible des peuples, mais en Haïti, elles ont acquis une force exceptionnelle, en raison de son histoire propre.

Les catastrophes passées nous ont appris qu’il ne fallait pas séparer le volet “matériel” de la reconstruction – le rétablissement des infrastructures – du volet “existentiel” – le retour à une vie normale, dans laquelle l’éducation et la culture comptent en toute priorité.

Michèle Oriol, une anthropologue qui anime plusieurs projets dans la campagne, nous a lancé : “Il faut s’appuyer sur la base, sur les communautés, pour avancer.” J’ai rencontré à Port-au-Prince des étudiants des beaux-arts qui peignaient au milieu des ruines. J’ai parlé avec des artistes et des artisans de Jacmel, petite cité historique qui a gravement souffert du tremblement de terre, figurant sur la liste en attente d’inscription des sites du Patrimoine de l’humanité de l’Unesco.

La communauté des nations n’a pas seulement le devoir de mobiliser les moyens techniques et financiers du chantier de l’an I, elle doit soutenir la culture d’Haïti. L’aider à se ressourcer et à s’épanouir, c’est aider les Haïtiens à reprendre espoir. Reconnaître cette dimension est indispensable dès lors qu’on admet qu’ils doivent être eux-mêmes les principaux acteurs de leur renaissance. Les Nations unies ont leurs casques bleus. Combien de catastrophes faudra-t-il encore avant qu’elles ne constituent et ne déploient des forces d’intervention culturelle ?

Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco.