Haïti : l’urgence de la reconstruction institutionnelle

Sur un fond d’images de dévastation, de souffrance et de mort, on a peine à l’écrire, mais, en Haïti, l’urgence est aussi une urgence institutionnelle.

Dès avant la catastrophe qui a frappé ce pays, l’Etat et les administrations publiques y étaient en ruines. Cette situation n’avait pas seulement pour effet de priver la population de l’accès immédiat aux services de base, ceux-là mêmes que nous considérons comme normaux, dans nos Etats développés, de voir délivrés correctement et sans frais par la puissance publique : l’éducation, la santé par exemple. Elle avait aussi pour conséquence de priver Haïti du résultat des efforts que les ” partenaires du développement “ étaient prêts à consentir pour elle. Les bailleurs de fonds, même les plus généreux et les mieux intentionnés, ont besoin d’avoir face à eux un Etat local remplissant un minimum de ses fonctions administratives, ne serait-ce que parce qu’ils sont eux-mêmes des bureaucraties complexes et mal coordonnées entre elles, et qu’un minimum de capacité administrative est ainsi indispensable pour dialoguer avec eux. Des sommes considérables, destinées à la plupart des secteurs d’importance cruciale pour la population, étaient ainsi stérilisées faute de trouver leur canal d’emploi.

La communauté internationale est, aujourd’hui, dans l’urgence, au chevet d’Haïti. Elle y apporte, et les Etats-Unis en premier lieu, une capacité d’action matérielle et de gestion de l’urgence sans aucune commune mesure avec les aptitudes d’un Etat haïtien dont la catastrophe a achevé de détruire les faibles capacités. Non seulement les infrastructures publiques, déjà mal adaptées auparavant, sont détruites comme tant d’installations, mais on peut hélas préjuger que beaucoup des trop peu nombreux cadres de valeur de l’administration haïtienne qui n’étaient pas expatriés ont péri dans le séisme.

Le résultat de tout cela est que les partenaires d’Haïti vont très vite se trouver face à un dilemme. Ou bien ils maintiendront une considération minimale pour l’indépendance d’Haïti et en préserveront au moins les apparences, et la question des capacités d’absorption de l’aide qui se posait déjà auparavant se posera de manière décuplée, entravant la reconstruction, prolongeant la désespérance de la population, et menaçant au total une nouvelle fois la stabilité du pays. Ou bien ils choisiront de prendre en mains l’administration du pays. En supposant qu’ils parviennent à le faire d’une manière coordonnée, ce qui ne va déjà pas de soi, il est plus que douteux que les Haïtiens accepteront longtemps une remise en cause trop marquée des apparences de leur souveraineté. L’accueil pour le moins froid réservé localement à la pourtant généreuse proposition de Régis Debray d’accorder au pays un statut de “pupille de l’humanité” suffit à en attester.

Le seul moyen de sortir de ce dilemme est de ne pas négliger, aux côtés de la reconstruction physique du pays, sa reconstruction institutionnelle qui n’est pas une priorité moins urgente. Il est ainsi impératif d’aider les Haïtiens, dans une manière d’opération “coup de poing”, à mettre sur pied une équipe de coordination gouvernementale de haut niveau. Elle devra être rapidement apte à jouer un rôle de coordination des interventions des bailleurs de fonds et des ONG. Elle aura ainsi à assurer la visibilité d’une action proprement haïtienne dans la reconstruction, ce qui est peut-être une occasion rare d’asseoir enfin une légitimité minimale de l’Etat dans ce pays. Elle devra enfin projeter, à moyen et long termes, une stratégie de développement institutionnel dont les principes étaient admis avant la catastrophe, et dont les modalités sont à revoir à la lumière de ses conséquences. Il faut que cette équipe soit composée des meilleurs cadres disponibles, et qu’elle reçoive l’appui nécessaire d’une assistance technique de haut niveau mise à disposition d’urgence par les bailleurs de fonds.

Dans cette action sans doute moins spectaculaire que le secours aux victimes, mais tout aussi essentielle pour les années à venir, la France s’honorerait de jouer un rôle d’entraînement auquel tant son savoir-faire que le partage de la langue la prédestinent.

Laurent Viguier, diplomate et chargé de mission pour l’ONU, et Eric Yvonnet, chargé de communication de crise au ministère de l’intérieur.