Haro sur le tourisme !

Un milliard deux cents millions d’humains vont visiter un autre pays que le leur en 2017. Ils étaient 60 millions en 1968. Quatre-vingt-neuf millions vont probablement venir en France avant la fin de l’année, pays où nous sommes 62 millions « à l’année ». Le gouvernement vise les 100 millions de touristes en 2020, pour une recette de 50 milliards d’euros. L’humanité, peu à peu, se connecte ainsi dans une mondialisation vécue, massive, exponentielle.

Ce flux gigantesque – et ses poids médiatique et économique – en a fait par ailleurs une cible pour les terroristes. La France, historiquement cœur du mouvement touristique, en a fait largement les frais – comme de nombreux pays de Méditerranée. Pensons Bataclan, Nice, Champs-Elysées.

Des forces politiques radicales se mettent aussi à contester ce « tourisme de masse ». Ce phénomène est certes aujourd’hui très minoritaire, mais il faut y être attentif car on ne déplace pas des millions d’humains sans conséquences, ni pour eux ni pour les habitants « à l’année » du pays d’accueil.

Surtout dans une période de montée des nationalismes, d’ultra-gauche violente et de mobilisation des sentiments écologiques. Pensons aux oppositions au Center Parcs dans la Drôme, aux manifestants de Barcelone ou de Dubrovnik. Mais pensons aussi à certaines critiques contre la société Airbnb.

Une société quasi birésidente

De plus en plus, l’humanité va « se visiter ». Car le premier but du voyage, c’est l’autre, son territoire, sa culture, ses paysages, ses œuvres, ses divertissements… La démocratisation en cours du voyage est un enjeu mondial immense pour faire terre commune.

Dans certaines régions, c’est la principale source d’emplois. En France, de 7 % à 8 %. Près de 12 % à Barcelone et dans les grandes régions touristiques. Les entreprises de l’Hexagone exportent leur savoir-faire en la matière partout dans le monde, en particulier en Chine. Pensons Club Med. Pierre et Vacances.

Mais pensons aussi à la reprise de notre modèle des parcs naturels régionaux et à Airbus, au TGV, dont la plupart des passagers sont des touristes. Car, dans tourisme, il y a mobilité, et donc toutes les inventions pour la rendre rapide, facile et sûre. En Europe, nous sommes passés d’une société sédentaire à une société quasi birésidente où plus de 60 % des gens séjournent chaque année hors de leur domicile. On dit alors « partir en vacances ».

Mais comment ce flux considérable est-il vécu par les sociétés d’accueil ? Car, si le tourisme est désir de l’autre, il est aussi pour une part sa caricature et sa submersion.

Envahissement, « colonisation »

Pensons à Gordes, au cœur du Lubéron : quel rapport entre cette station touristique et le village paysan en ruine, « découvert » dans les années 1930 ? Le site, certainement ; les vues, le climat, la végétation, l’architecture (et encore). Certes, sans le tourisme, il ne resterait probablement là qu’un piton en ruine mais, enfin, comment ne pas comprendre un certain sentiment local d’envahissement et de « colonisation » ?

Alors, pensons cela au niveau de Barcelone ou de Prague. Le phénomène est le même, mais à une tout autre échelle – surtout dans des villes vivantes, peuplées, créatrices. Souvent, la mise en tourisme a été un projet politique rapide – là pour accélérer la sortie du franquisme, ici pour faire renaître la richesse après le communisme.

Localement, on a d’abord le sentiment que la vie revient, l’animation, la foule… Mais ensuite, comment vivre à l’année dans une station touristique avec des hôtels partout, des logements loués quelques mois par an, des résidences secondaires fermées onze mois sur douze ?

En outre, la désorganisation par le terrorisme du tourisme au sud de la Méditerranée a brutalement augmenté les flux sur la rive nord, et ce pour des populations souvent plus modestes. Certes, au niveau d’une grande ville, c’est moins perturbant que dans un village. Certes, avec le temps, Paris ou les villes italiennes montrent que les deux cultures peuvent se mêler – les locaux vivent et se divertissent des touristes qui vivent et se divertissent des locaux. Mais la ville touristique chasse en périphérie une part des habitants modestes, les travailleurs saisonniers sont mal logés et souvent très exploités.

Une mondialisation par les humains

Bien sûr, tout bouleversement d’un territoire change celui-ci. Comment penser aujourd’hui Clermont-Ferrand sans Michelin ? En son temps, l’arrivée de l’entreprise a pourtant profondément modifié la capitale auvergnate mais nul ne proteste quand il s’agit d’un « vrai » métier, fabriquant des choses avec des ouvriers et des ingénieurs.

Le farniente, la fête, l’amour ne sont-ils pas aussi légitimes à bousculer une culture ? Drôle de société qui préfère les objets au lien entre les humains ! Mais n’est-ce pas ce lien qui caractérise notre culture moderne ? Tels sont l’enjeu et la valeur à défendre.

Le tourisme est mondialisation par les humains, les cultures, les arts de vivre et de créer. Mais encore faudrait-il l’étudier, le valoriser, le dire, l’organiser.

Or le tourisme semble une ressource facile, rapide, sans études ni recherche et développement. On oublie que l’hospitalité impose une certaine égalité dans le droit au voyage entre habitants et visiteurs. On oublie donc le savoir, et le pouvoir organisateur, pour un profit rapide et qui semble facile. Jusqu’au jour ou un extrémiste balance une bombe sur la plage !

Développer la recherche et la formation

Alors oui, je pense qu’on ne peut pas faire venir 100 millions de touristes sans se mobiliser pour le départ en vacances des 40 % d’entre nous qui ne partent pas. On ne peut pas continuer à laisser se développer sans analyse et connaissance cet extraordinaire mouvement des foules qu’est le tourisme de masse.

Et il est temps pour la France – qui est le premier et parmi les plus anciens pays touristiques – de développer la recherche et la formation sur ces sujets. Il faut réguler l’économie touristique pour permettre son développement et sa démocratisation.

Par exemple, en créant un ministère du tourisme qui en régule le territoire, l’économie, la démocratisation, les règles. Et en favorisant, aussi, un grand centre de recherche et d’enseignement sur ces sujets. En France, puis au niveau de l’Europe. N’attendons pas les prochaines explosions.

Jean Viard, sociologue, directeur de recherche associé CNRS Cevipof.

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