Heidegger ou comment ne pas penser la technique

On discute depuis des années du degré d’adhésion de Martin Heidegger au nazisme (fut-il un peu, beaucoup, passionnément nazi ?), comme si l’évaluation de sa pensée dépendait exclusivement de la réponse à cette question. Mais il y a bien d’autres aspects embarrassants dans son oeuvre, qui suffiraient à justifier que l’inclusion de ce personnage dans le canon des grands penseurs soit reconsidérée. Le problème principal est évidemment que la philosophie d’Heidegger est faite en grande partie de jeux de langage et se révèle d’une extrême pauvreté : derrière le jargon heideggérien, ses questionnements parsemés de citations poétiques et ses étymologies fantaisistes faisant dériver l’allemand du grec, il n’y a pas grand-chose de sérieux ni de consistant.

Prenons l’exemple de la fameuse « question de la technique », qu’Heidegger est censé avoir posée de manière si éclairante. Il s’agit en fait d’une fausse question : sous prétexte d’aller au plus fondamental, Heidegger postule qu’il existe quelque chose qui s’appelle « la technique », dont le déploiement « historial » suivrait un cours fatal. L’agriculture industrielle, les chambres à gaz et les centrales nucléaires sont la conséquence inéluctable d’un dévoiement initial, car tel est le destin de « l’homme organisé techniquement », qui a délaissé l’Etre ; et réciproquement, le destin de l’Etre est de « se retirer », laissant l’homme « enclos dans son destin technico-scientifique ». Celui-ci se développe de façon autonome, une fois la machine lancée, jusqu’à exercer un « impérialisme planétaire » qui échappe à tout contrôle, car « cette clôture face au destin ne peut pas être brisée par l’homme » (et le nazisme même auquel Heidegger avait adhéré aura été l’une des facettes de « l’achèvement du technicisme moderne »).

Cette irrépressible expansion de la technique a sa source dans la philosophie elle-même, de telle sorte qu’Hiroshima était déjà en germe dans Platon. Heidegger le déclare très sérieusement en 1951 : « la bombe atomique a explosé exactement au moment où l’être humain est entré en insurrection par rapport à l’Etre et l’a transformé en objet de sa représentation », c’est-à-dire lorsque la philosophie est apparue dans la Grèce antique ! La manière même dont Heidegger formule sa question de la technique élimine toute possibilité de réflexion sur ce que cette question est supposée traiter : « la technique » étant antinomique de « la destination qui est propre à l’homme » – être « le gardien de l’Etre », en avoir « le souci » –, elle est inessentielle et ne présente donc aucun intérêt. En parler autrement qu’en termes génériques et superficiels est indigne de « la pensée méditante », qui de toute façon est vouée à « demeurer sans effet » (ce qui est bien commode pour le philosophe et lui évitera de se salir les mains). Ainsi, la réponse à la question posée par Heidegger est que le philosophe n’a rien à dire sur cette question, en dehors du fait que la technique est une chose vulgaire et méprisable.

FASCINATION POUR LE VIDE

Le succès des vues d’Heidegger sur la technique dans une partie du monde philosophique (celle qui prend tout cela au sérieux) s’explique à mon avis d’une manière assez simple : l’autorité du maître flatte une paresse intellectuelle qui permet au philosophe de négliger des pans entiers de la réalité pour se consacrer à la méditation des grands textes, la philosophie se limitant ainsi à un exercice d’autolégitimation en circuit fermé (sur le modèle immuable de l’agrégation de philosophie).

De même que l’on peut disserter sur la technique en adoptant un point de vue surplombant et abstrait, on pourra aussi s’épargner tout effort de compréhension en matière scientifique, puisque « la science ne pense pas » : Heidegger l’a dit ! Comme la technique, la science est une vue de l’esprit, une simplification commode, un mot sans contenu. Imaginer qu’une abstraction puisse penser – puisque la contrepartie implicite de cette sotte formule est que la philosophie pense, à la différence de la science – est aussi absurde que si l’on disait que la cuisine mange ou que l’architecture construit.

Ces mêmes vues d’Heidegger rencontrent également un certain succès en dehors du milieu des philosophes professionnels, au prix d’un grave malentendu. On considère souvent, en effet, que les propos d’Heidegger sur la technique sont une critique de la technique, ou de la technoscience, ou plus généralement du monde industriel. Or tel n’est pas le cas, comme Heidegger lui-même a tenu à le préciser dans un entretien de 1969 : « Il faut avant tout récuser le malentendu selon lequel je serais contre la technique. (…) Il ne saurait absolument pas être question d’une résistance à la technique ou de sa condamnation. » Effectivement, on ne résiste pas à un destin (puisque « l’arraisonnement » du monde est le programme que la technique est vouée à accomplir), et il ne sert à rien de le condamner : le philosophe n’a plus qu’à s’exiler dans sa tour d’ivoire – ou dans une cabane de la Forêt-Noire – pour contempler l’Etre en laissant le monde courir à sa perte.

Le prestige dont continue de jouir la pensée heideggérienne illustre la fascination pour le vide qui caractérise notre époque.

Jean-Marc Mandosio, essayiste et traducteur.

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