Heidegger, une querelle philosophique

C’est la nouvelle affaire Heidegger. La publication d’une partie des « Cahiers noirs » du célèbre philosophe allemand n’en finit pas de projeter son ombre portée dans le monde des idées. Il s’agit de 34 cahiers à couverture noire dans lesquels le maître à penser de toute une génération philosophique a consigné ses réflexions, parmi les plus inavouables, des décennies 1930 à 1970. S’y trouvent notamment une quinzaine de passages clairement antisémites. Les juifs vivraient, d’après Heidegger, selon le « principe de la race ». Mus par l’« esprit de calcul », réunis au sein d’une « dangereuse alliance internationale », ils seraient le peuple du déracinement et de l’« absence de sol ».

Pour Peter Trawny, directeur de l’Institut Martin-Heidegger à Wuppertal, en Allemagne, éditeur des « Cahiers noirs » et auteur de Heidegger et l’antisémitisme (Seuil, 176 p., 16 €, voir Le Monde des livres du 19 septembre), le philosophe reprend ici une rhétorique antisémite assez sommaire, inspirée par les Protocoles des sages de Sion, ce faux document inventé en 1901 selon lequel le complot judéo-maçonnique menace de conquérir le monde. Mais Martin Heidegger intègre aussi son antisémitisme à une métaphysique, à une philosophie politique. « Le judaïsme mondial, tout comme le national-socialisme, représente aux yeux du philosophe une des puissances qui, se soumettant à la Machenschaft (c’est-à-dire à la technique), lutte pour dominer le monde », écrit Trawny (Le Monde, 20 janvier).

Pour certains, il n’y a rien de nouveau dans le ciel orageux des idées. « Tout le monde savait que Heidegger avait été nazi », déclare la philosophe Barbara Cassin, qui suivit son séminaire du Thor (Vaucluse), chez le poète René Char. Ces extraits sont « accablants », estime de son côté Hadrien France-Lanord, qui, dans la première version du Dictionnaire Martin Heidegger (Cerf, 2013), avait pourtant écrit qu’« il n’y a pas une ligne antisémite dans tous les écrits du philosophe ». Ce qu’il a corrigé dans la deuxième édition. Pour les uns, Martin Heidegger, c’est « Heildegger », à savoir l’introduction du nazisme dans la philosophie, comme le soutient Emmanuel Faye (Heidegger, le sol, la communauté, la race, Beauchesne, 380 p., 36 €). Pour les autres, c’est « Heidelberg », du nom de la plus veille université allemande, symbole de l’excellence philosophique germanique, dont Heidegger serait, après Kant et Hegel, l’un des plus beaux représentants – La conférence de Heidelberg (1988). Heidegger, portée philosophique et politique de sa pensée, Jacques Derrida, Hans-Georg Gadamer, Philippe Lacoue-Labarthe (Nouvelles éditions Lignes, 166 p., 19 €).

LA DIFFICILE QUESTION DE L’HÉRITAGE

Trois mois après l’accession d’Hitler au pouvoir, Heidegger prit sa carte au Parti national-socialiste, auquel il paya sa cotisation jusqu’en 1945. Dès 1916, il écrivait à sa fiancée Elfriede que l’« enjuivement » de la culture allemande était « effrayant ». Heidegger était donc nazi et antisémite. Et alors ?, protestent ceux qui ne veulent pas pour autant renoncer à sa philosophie. Cela n’invalide pas sa pensée. Aristote était esclavagiste, Voltaire antisémite. Quant à Hegel, il pensait que l’Afrique n’était « pas une partie du monde historique ».

Pour le philosophe Alain Badiou, au-delà du cas Heidegger, « lequel en effet a aussi la petitesse d’un antisémite vulgaire, il importe absolument de faire admettre partout que quelqu’un peut être ou avoir été anticommuniste, stalinien, philosémite, antisémite, monarchiste, démocrate, militariste, nationaliste, résistant, nazi ou mussolinien, internationaliste, colonialiste, égalitaire, aristocratique, machiste, élitiste, et j’en passe, et être un philosophe de la plus grande importance ». En un mot, résume le professeur émérite à l’Ecole normale supérieure : « A bas les petits maîtres de la purification de la philosophie ! »

Pas si simple, rétorquent ceux qui estiment que sa pensée est entachée par les errements de son engagement, sans parler de ceux qui assurent que sa philosophie est un habillage théorique du national-socialisme. « Une oeuvre peut-elle garder le nom de philosophie, quand elle se donne ainsi pour principe un racisme ontologisé ? », questionne Emmanuel Faye. La critique du nationalisme de Martin Heidegger ne date pas d’hier. Dans Maîtres anciens (Gallimard, 1988), la comédie de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989), l’auteur évoque ce « ridicule petit-bourgeois national-socialiste en culottes de golf » qui aurait « kitschifié » la philosophie. Dans L’Ontologie politique de Martin Heidegger (Minuit, 1988), le sociologue Pierre Bourdieu montre comment la théorie heideggérienne est proche de la révolution conservatrice allemande qui oppose « le raffinement frelaté de la modernité citadine et juive » à « la simplicité archaïque, rurale et préindustrielle, du paysan ».

Mais comment expliquer le fait qu’un penseur allemand, au sommet de son art philosophique dans les années 1930 et qui fut nazi et antisémite – comme hélas une grande partie de ses concitoyens –, fasse autant de bruit encore aujourd’hui ? Tout simplement parce qu’une grande partie de l’intelligentsia occidentale en général, et française en particulier, s’est réclamée de lui ou a pensé dans son sillage. Il y eut tout d’abord les héritiers directs, tels les philosophes Hannah Arendt, Leo Strauss, Emmanuel Levinas ou le poète Paul Celan.

Ensuite l’existentialisme de Jean-Paul Sartre fut inspiré par Heidegger, tout comme la « déconstruction » de Jacques Derrida ou l’« archéologie » de Michel Foucault. Les oeuvres philosophiques singulières de Jean-Luc Nancy ou de Peter Sloterdijk, les essais de Fabrice Midal ou d’Alain Finkielkraut s’en réclament aujourd’hui. Notamment parce l’auteur de Sein und Zeit aurait pensé les grandes questions de notre temps, comme celle de l’emprise de la technique sur nos vies.

La pensée d’Heidegger est-elle un « événement » qui nous donne à penser notre présent ou bien un « chemin qui ne mène nulle part » ? Place au débat.

Nicolas Truong, journaliste au Monde.

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