Hominisation, humanisation et lois bioéthiques

Le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin, celui de la Philosophie zoologique de Lamarck et les cent cinquante ans de l’Origine des espèces sont l’occasion de rappeler que la théorie de l’évolution est elle-même évolutive.

Hominisation et humanisation

Alors que l’évolution biologique, résulte de l’émergence d’une seule espèce humaine (hominisation), l’évolution sociale et culturelle, plus tardive, s’est faite par la diversification des cultures et l’émergence d’une normativité propre à chaque groupe humain (humanisation). La tension est peu visible car les deux processus, étudiés séparément, ne relèvent ni de la même échelle de temps, graduée d’un côté en millions d’années et de l’autre en milliers, ni des mêmes valeurs (vie de l’espèce-promotion de la dignité de chaque être humain). Pourtant Darwin lui-même, évoquant le rôle des facultés sociales et morales, constatait déjà qu’elles limitent chez l’homme l’influence de la sélection naturelle. Et nous entrons dans une phase où les connaissances scientifiques permettraient sans doute de changer le mode de reproduction et/ou les caractéristiques de l’espèce humaine, voire de fabriquer des hybrides, homme-animal, ou homme-machine. Ainsi l’humanisation pourrait à son tour modifier le cours de l’hominisation par diversification de l’espèce humaine. A l’inverse, les normes éthiques s’universalisent de sorte qu’il est apparu nécessaire d’adopter une convention pour rappeler que la diversité des cultures fait partie du patrimoine commun de l’humanité (Unesco, 2005) : comme si l’humanisation tendait vers l’éradication des différences et à l’unification des cultures. D’où la nécessité de relier les deux processus : Jean-Pierre Changeux a expliqué que la variabilité épigénétique (particulièrement forte chez l’être humain) favorise la créativité donc l’humanisation et Stanislas Dehaene montré comment le «recyclage neuronal», qui prolonge l’hominisation, contribue à la culture, donc à l’humanisation. Or le droit participe à cette mise en relation, mais de plusieurs façons.

Le droit révélateur des tensions

Il est clair que protéger le droit à la vie favorise l’espèce : l’interdit de tuer semble quasi universel, y compris en ce qui concerne les exceptions comme la guerre ou la légitime défense. En revanche il y a désaccord sur la peine de mort et plus largement sur le commencement et la fin de la vie (avortement, euthanasie). Hannah Arendt soulignait en effet que «la naissance et la mort des êtres humains ne sont pas de simples événements naturels» et que la vie humaine semble bornée par un commencement et une fin, alors que, pris dans le mouvement cyclique de la nature, le vivant non humain ne connaît «ni mort ni naissance au sens où nous entendons ces mots». Si les modalités du droit à la vie varient avec l’histoire des peuples, c’est qu’elles relèvent aussi de l’humanisation. A l’inverse, le droit à l’égale dignité, qui sous-tend l’interdit de la torture, des peines et traitements inhumains ou dégradants, ou encore de l’esclavage, est lié au processus d’humanisation ; mais il révèle aussi des tensions, par exemple quand on justifie la torture par la nécessité de sauver des vies humaines. En revanche quand notre code pénal qualifie le clonage reproductif humain de crime contre «l’espèce humaine», et non de crime contre «l’humanité», il sépare l’hominisation de l’humanisation, au risque d’aggraver les tensions.

Le droit perturbateur

Perturbateur surtout quand il s’attache, plus directement encore, à la déshumanisation d’un être humain, qu’il s’agisse de légitimer l’esclavage ou de fonder sur la continuité entre l’animal et l’homme certaines formes de criminalité : Lombroso faisait appel à Darwin pour soutenir que certains criminels étaient des êtres humains inachevés. Et les théories eugénistes légitimeront ainsi, en Europe comme aux Etats-Unis, les mesures de stérilisation des criminels, puis les politiques de castration et d’élimination de l’Allemagne hitlérienne. Et notre siècle a lui aussi ses monstres : des terroristes aux pervers sexuels et autres grands criminels, il ne s’agirait plus de punir des êtres responsables, mais d’éliminer des «monstres» dangereux, ainsi déshumanisés.

La perturbation peut venir, à l’inverse, d’une assimilation à l’humain de tout ou partie du vivant non humain. Sous l’effet conjugué des découvertes scientifiques (notamment la faible différence génétique entre l’homme et le chimpanzé) et des innovations technologiques, les courants écologiques se radicalisent, comme cette déclaration des droits de l’animal (1978) qui définit comme «génocide» tout acte «compromettant la survie d’une espèce sauvage et toute décision conduisant à un tel acte». Ces excès mêmes montrent que, pour devenir régulateur, le droit devrait transformer les tensions en interactions.

Le droit régulateur

Pour y parvenir, il faut reconstruire la relation au sein de chaque binôme. La relation «humain-inhumain» est au cœur des textes sur les droits de l’homme et la biomédecine qui imposent à la fois de respecter l’être humain dans son appartenance à l’espèce humaine et le droit à l’égale dignité. Ce qui devrait conduire à unifier crime contre l’humanité et crime contre l’espèce humaine. En effet si la «déshominisation» résultant du changement biologique devait être pratiquée de façon massive par un Etat ou une organisation ayant pour but ces pratiques, sur une échelle de temps qui n’a plus rien à voir avec l’évolution de notre espèce, l’apparition de nouveaux groupes, fabriqués par eugénisme, clonage, ou croisement d’espèces, aggraverait le risque de traitements discriminatoires, donc de déshumanisation. En revanche, pour reconstruire la relation «humain-non humain» en évitant tout anthropomorphisme, c’est la notion de «devoir», inscrite dans la charte constitutionnelle de 2005 sur l’environnement, qui permettra d’instituer une relation sans réciprocité avec la nature ou les animaux, mais aussi les générations futures. L’évolution éthique s’orienterait ainsi vers une certaine universalisation. Mais alors, le droit devra concilier cette universalisation avec la diversité des cultures qui a permis, si inachevée soit-elle, notre lente humanisation.

Mireille Delmas-Marty, professeure au Collège de France. «Les Forces imaginantes du droit» et «Libertés et sûreté dans un monde dangereux»