Idlib résume toute la tragédie syrienne

Par sentiment de défi, mais aussi pour rappeler ce pourquoi la Syrie saigne depuis 2011, ils sont descendus par milliers à Saraqeb, à Idlib ou à Maarat Al-Nouman. Les premières villes de cette vaste zone à s’être libérées en 2012 sont redevenues, le temps du vendredi 31 août, les places révolutionnaires appelant à la chute du régime. L’avenir, pourtant, s’annonce sombre et semblait se décider ailleurs. Dimanche 9 septembre, les avions russes leur répondaient en bombardant la place.

Alors que la « communauté internationale » scrutait les réactions de Téhéran, de Moscou, de Washington, de New York, glosait sur le sens à donner aux actions de M. Erdogan et aux réactions de M. Poutine, comme un pied de nez à l’histoire, les Syriens – ceux d’une société civile, toujours oubliés – se faisaient entendre partout par leur enthousiasme et leurs chants. Leur futur proche est connu : la répression va s’abattre – venant des airs d’abord, mais aussi du sol – de la part du régime comme des groupes djihadistes.

Idlib devient ainsi le résumé, poussé à la caricature, de la tragédie. Comme le requièrent les canons du genre, il faut un décor : des centaines de milliers de personnes agglutinées dans ce territoire, au gré des exils forcés, poussées d’un lieu vers l’autre, dans des villes et villages ignorés avant 2011 ; des groupes organisés voulant défendre envers et contre tout le refus d’un régime violent, une société civile en devenir contrainte de s’occuper principalement de secours, face au chaos créé par la répression militaire exercée par le régime ; des organismes armés, certains proches de la société syrienne, d’autres un temps affiliés à Al-Qaida, trouvant dans le réduit d’Idlib le dernier bastion de contestation, au nom de l’islam politique, à la dictature baasiste ; des forces turques déployées en vertu d’un accord sur des zones de désescalade ; des troupes terrestres croisant troupes d’élite et cohortes de milices plus ou moins autonomes, se massant au sud, autour d’Hama, pour « reconquérir » Idlib au nom du régime ; des avions, enfin et surtout, dont les sorties stridentes, si familières depuis 2014, annoncent une nouvelle tempête de feu.

L’attitude de la Turquie

Le déroulement de la bataille d’Idlib dépendra de paramètres aisément identifiables. Résumons-les. D’un côté, il y aura le rapport de force sur le terrain, évoluant selon la capacité du régime et de son allié russe à retourner les chefs de guerre en leur faveur, selon la force de feu, surtout aérienne, nécessaire pour briser la résistance – et, à cette occasion, une fois encore, ce seront les installations civiles qui seront frappées en premier –, selon la capacité des troupes rebelles à maintenir l’union dans ses rangs, et à former des maquis contre l’avancée des milices et troupes d’élite, et, enfin, selon l’attitude de la Turquie, dont les hommes sont de facto au cœur du conflit.

En dehors des armes militaires traditionnelles, l’usage des armes chimiques pourra compliquer la donne, suscitant les indignations occidentales et leur frappe corrective en retour. De l’autre, il y aura la tragédie humaine, forçant des centaines de milliers de personnes à se poser deux questions : quelle violence la population peut-elle endurer ? Est-il possible que chacun puisse envisager pour lui-même, pour les siens, notamment pour ses enfants, un avenir en Syrie ?

Le déroulé de la bataille orientera l’avenir proche, celui des relations OTAN-Russie autour de l’attitude turque et des soutiens reçus, ou non, celui du combat militaire tel qu’il s’est dessiné en septembre 2015 avec l’implication de la Russie, celui enfin des derniers mouvements de réfugiés, jetés dans les bus verts vers cet asile idlibien, rejetés de nouveau pour une partie d’entre eux. Mais, en dehors du très court terme, tout restera ouvert. Voilà la fin d’une nouvelle séquence marquée par l’intervention, au nord et à l’est, de la coalition internationale et, au sud et au centre, de la Russie.

Un défi aux contemporains

Alors que le dernier bastion est menacé, les militants antirégime recommencent à poster à Damas, dans sa banlieue, des vidéos rappelant leur capacité à être là, à dénoncer un ordre sécuritaire omniprésent. Comme un résumé violent, alors que Bachar Al-Assad inaugure un mémorial dans le tunnel de Jobar, lieu d’approvisionnement de la banlieue pendant de nombreux mois, des opposants nouveaux rappellent ce que 2011 a été.

Le drame d’Idlib – et de la Syrie – se résume comme un défi aux contemporains. Devant un régime et un Etat réduits à n’être que sécuritaires, les puissances régionales et étrangères ont tenté de contenir une crise dont le sens les touchait tous : des citoyens et citoyennes de tous horizons appelant à construire un nouvel espace politique dans lequel tous aient voix au chapitre. A cela, il aura été plus simple de laisser un chaos ­généralisé s’installer.

En 1948, un demi-million de Palestiniens en exil créaient des soubresauts pendant plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, les Syriens en mouvement sont plusieurs millions. Déjà, une génération de plusieurs centaines de milliers d’enfants nés dans les camps et sur les routes de l’exil adressera très vite, dans une décennie au plus, cette question au monde méditerranéen, de la France à la Syrie, qu’ils auront parcouru sans le vouloir : pourquoi ?

Par Matthieu Rey, chargé de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans, CNRS.

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