Il aura fallu deux ans pour affamer le Yémen

Le 26 mars marquera le triste anniversaire des deux ans de l’escalade du conflit au Yémen. La famine approche, la diplomatie piétine et le conflit perdure entre les rebelles Houthis et la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite. Al-Qaida et l’organisation Etat islamique ajoutent également un niveau de terreur supplémentaire à l’horreur que vivent les populations.

Une crise humanitaire généralisée

Depuis deux ans, les Yéménites vivent au rythme du conflit : des bombardements, des attentats, des frappes de drones, un blocus aérien et maritime, et une trop maigre réponse humanitaire. Dans un silence diplomatique coupable, la France a fait le choix de préférer négocier avec l’Arabie Saoudite des programmes d’armement et d’équipements militaires, plutôt que de s’impliquer dans la résolution du conflit. Pourtant, la situation humanitaire au Yémen est sans précédent.

Sur environ 27 millions d’habitants, près de 19 millions ont besoin d’aide humanitaire et protection. A Hodheida, ville de la taille de Toulouse, c’est un enfant sur trois qui aujourd’hui est malnutri.

Malgré les apparences, ce sont des décisions politiques qui affament la population. En 2014, le Yémen importait 90 % de ses denrées alimentaires par voie maritime. L’embargo sur les armes à destination des Houthis et de leurs alliés, décidé par la résolution 2 216 des Nations unies d’avril 2015, s’est de fait transformé en un blocus aérien et maritime quasi total limitant très largement les importations de produits de première nécessité, dont la nourriture.

Ce blocus de fait est notamment imposé par les forces de la coalition, elle-même soutenue par le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis. Le lancement d’une nouvelle offensive militaire début janvier le long des côtes, risque d’entraîner le blocage total du principal port maritime du pays, Hodheida, par lequel arrivent les approvisionnements destinés à tout le nord du pays. Déjà, en janvier, seuls onze bateaux avaient reçu les autorisations et étaient au mouillage dans le port d’Hodheida, contre soixante-cinq en novembre 2016. Ceci pourrait encore aggraver la crise humanitaire généralisée : au mois de janvier 2017, le prix du blé était 32 % plus élevé qu’avant la crise.

Les Houthis ne se montrent pas plus cléments lors des négociations destinées à faciliter l’accès humanitaire : ce sont bien toutes les parties au conflit qui limitent la délivrance d’une aide humanitaire plus que nécessaire aujourd’hui.

Pourtant, l’action humanitaire dans le pays continue malgré les dangers et les difficultés. Nos collègues sur place, Yéménites et internationaux, font preuve d’une résilience et d’un courage sans appel, alors que le Yémen est l’un des pays les plus meurtriers pour l’action humanitaire.

Depuis le mois de février 2015, vingt-deux travailleurs humanitaires ont été victimes d’un kidnapping, d’un meurtre ou de blessures graves. Sept attaques ont ciblé des infrastructures humanitaires déterminantes pour l’acheminement d’une aide vitale. Six cents établissements de santé, dont des hôpitaux, et mille six cents écoles ne fonctionnent plus. Les acteurs humanitaires sont constamment harcelés, contrôlés, arrêtés par les forces en présence.

Faire respecter le droit international humanitaire

Ces attaques contre la mission humanitaire sont inacceptables, et illégales. En laissant faire, toutes les parties au conflit, y compris les soutiens à la coalition, sont complices de crimes graves, de crimes de guerre.

La France et ses partenaires doivent cesser de se laver les mains de toute responsabilité. Car cette situation n’est pas inéluctable : les décideurs politiques peuvent décider de donner la priorité à la protection des enfants, des femmes et des hommes plutôt qu’aux ventes d’armes ou à leurs intérêts économiques immédiats.

Tous les Etats, dont la France, ont le devoir de respecter et faire respecter le droit international humanitaire, et de faciliter un accès humanitaire sûr et libre à la population affectée. La guerre a aussi ses normes et ses limites. La crise du multilatéralisme, les enjeux économiques et dits sécuritaires ne doivent pas être une excuse pour balayer d’un revers de main les principes fondamentaux d’humanité et de dignité. La population yéménite ne meurt pas de faim : elle est affamée depuis deux ans par les belligérants et l’immobilisme de pays comme la France.

Véronique Andrieux, directrice générale d’Action contre la faim.

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