Il devient urgent de repenser la relation entre l’islam, l’homosexualité et la société civile

Douleur, peine immense et colère : voilà les sentiments légitimes que nous devons aux victimes d’Orlando (Etats-Unis). Nous pouvons à présent discuter des détails et des dimensions du crime horrible commis par l’Américain d’origine afghane Omar Mateen, qui a coûté la vie à cinquante personnes dans un club gay ; un acte condamné par un grand nombre d’Arabes et de musulmans.

Concernant l’homophobie, il arrive que l’on puisse croire une prise de conscience collective sur le point de se réaliser dans les sociétés arabes, comme ce fut notamment le cas lors des récents événements révolutionnaires. Mais une partie de la population résiste et empêche la tenue d’une véritable discussion sur différents maux que nous avons en partage, tels la haine des minorités sexuelles. La jubilation suscitée par le sort des victimes auprès de certains révèle l’impact de l’autoritarisme religieux et de la dictature. A un moindre degré, l’opinion oscille entre une culpabilisation et un déni en forme de questions et de conclusions brutales telles que, « voilà ce que leurs mains ont créé… » Les victimes seraient punies pour leur « mécréance » et l’on ne manque pas de voir surgir l’inévitable : « Cela ne représente pas l’islam… »

Exécution et lapidation du pécheur

Il devient donc urgent de repenser la relation entre l’islam, l’homosexualité et la société civile dans son ensemble. L’homosexualité est considérée en islam comme l’un des « péchés » les plus graves. Mais un seul texte coranique le spécifie, le verset 80 de la sourate des « normes ».

Aucun texte du Coran ne fixe en revanche la sanction du pécheur. Ce qui ouvre la voie aux interprétations et aux hypothèses. Les châtiments se fondent pour la plupart sur le texte biblique, lequel préconise l’exécution et la lapidation du pécheur, ainsi que sur les propos de quelques érudits concernant la sanction consistant à « jeter d’en haut » les condamnés pour ce motif. Tel est le choix adopté par l’organisation Etat islamique (EI), dont les membres précipitent les homosexuels depuis des bâtiments élevés en autorisant la foule à assister à la mise à mort.

Il s’agit en réalité de passer du stade de la sanction à celui de l’intimidation. Cela est conforme à la version de l’autoritarisme pratiqué par l’EI qui s’attache à dominer le corps de l’homme soumis à une étroite surveillance et à imposer au corps de la femme des limites visant à transformer celui-ci en objet sexuel à sa merci, dans le but d’asservir la famille et la société.

Peine de mort

Après que plusieurs pays, comme les Pays-Bas, la France et le Canada, ont légalisé le mariage homosexuel et après le soutien apporté par quatre-vingt-quatorze pays aux résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies et au Conseil des droits de l’homme qui obligent les Etats à respecter les droits fondamentaux des lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels, cette cause semble être encore dans sa phase initiale dans les pays arabes et au Moyen-Orient, voire inexistante… Ils font partie des cinquante-quatre nations ayant rejeté ces décisions. Les lois en vigueur dans les pays arabes et musulmans continuent à sanctionner les homosexuels qui se voient exposés à des amendes, à l’extorsion, à l’emprisonnement et parfois à la peine de mort.

Les organisations de défense des homosexuels ont raison d’exiger la fin de l’oppression qui pèse sur ces derniers. Mais elles ignorent la nature de ces sociétés quand elles demandent à ceux-ci de se montrer au grand jour alors qu’aucune structure efficace n’est en mesure de les protéger, malgré l’émergence encore timide de tribunes de presse et de sites Internet s’intéressant à la question.

En raison de l’interférence du religieux et du traditionnel, les homosexuels ne trouvent pas leur place dans leur propre société, à quoi s’ajoute l’absence de tout organisme permettant d’approcher le sujet de manière objective et scientifique. Seule l’institution du mariage détermine et organise les relations sociales. L’empathie avec les homosexuels est rare chez leurs proches.

Certains califes étaient homosexuels

L’isolement et la marginalisation au sein de la famille, sur le lieu du travail ou d’études les poussent à se replier sur eux-mêmes. Le désespoir amène un grand nombre d’entre eux à avoir recours à des sites Internet islamistes qui dispensent des fatwas et apportent des réponses dans différents domaines de la vie, le plus célèbre étant sans doute Islamweb. Les réponses aux questions des homosexuels, bien que construites sur des bases scientifiques et médicales, sont souvent la condamnation, le sermon, les hadiths (propos oraux prêtés au prophète Mahomet), la jurisprudence et la charia. Un homosexuel leur a un jour posté la question suivante : « Où est la justice divine ? Vous voulez nous tuer et Dieu veut nous brûler en enfer. Que faire et où aller ? »

Soulignons que la plupart des livres et des recueils de poésies anciennes ont pourtant évoqué l’homosexualité régnant avant et après l’islam, surtout à l’époque andalouse et abbasside. Des anecdotes indiquent même que certains califes étaient homosexuels, comme le calife omeyyade Abd Al-Malik (646-705) ou le calife abbasside Al-Amin (il régna de 809 à 813), sans compter les nombreux poètes avec à leur tête Abou Nouwas (747-815)…

Mais entre l’enclume du silence systématique des régimes au pouvoir et le marteau d’un islam exploité à des fins politiques, cette littérature et les documents historiques restent hors de portée. Il y a bien des textes, des poèmes et des blagues sur l’homosexualité. Mais l’islam dans la version de l’EI instaure une rupture tranchée, aussi bien avec ses contemporains que ses prédécesseurs.

Par Mohammed Sha’ban, journaliste et chercheur. Il a été journaliste pendant la révolution syrienne et a travaillé pour plusieurs publications arabes dont Al-Hayat. Contraint de quitter la Syrie, il a reçu le statut de réfugié politique en France. Il vient de commencer ses études de master à l’EHESS. Traduit de l’arabe par Myrna Naoum.

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