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Il faudrait apprendre à échouer mieux (5/6)

Il faudrait apprendre à échouer mieux (5/6)

Comment surmonter ses échecs ? La question est sans doute d’actualité à l’heure d’une idéologie de la réussite devenue planétaire et sans limite. La réponse la plus irréfléchie comme la plus universelle consiste non à les surmonter, mais à les refouler, à tenter de les glisser sous le tapis de la conscience. Sauf que c’est là une réponse presque toujours calamiteuse : ce qui est refoulé dans la conscience fait presque toujours retour dans le réel – d’où le fait que le propre de l’échec n’est pas d’advenir à l’occasion, mais de se répéter sans fin et ­généralement toujours pour les mêmes.

Une autre réponse fait pourtant florès ­depuis une dizaine d’années, des milieux d’affaires aux stades sportifs. Elle est étonnamment extraite de l’un des derniers et des plus difficiles textes de Beckett, Worst­ward Ho (Cap au pire, Editions de Minuit, 1991), où elle revient dans les premières ­pages comme un leitmotiv : « Try again. Fail again. Fail better », c’est-à-dire « Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux », ou bien « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux », selon la belle traduction d’Edith Fournier faite sans doute pour prévenir toute compréhension trop volontariste et trop univoque de l’impératif. L’étonnement vient évidemment du contresens massif que comporte un tel usage sauvage de la pensée beckettienne. Comme le remarque justement Mathieu Potte-Bonneville dans son beau livre Recommencer (Editions Verdier, 72 pages, 11 euros), il s’agit là d’une « injonction non à s’approcher davantage de la réussite, quand même on la manquerait encore, mais à échouer plus complètement, d’un désastre plus net, jusqu’à décaper l’entêtement de toute ambition de succès ».

Reste seulement à comprendre d’abord comment un tel contresens a pu et peut être possible ; comment il est aussi aisé d’interpréter une telle apologie de l’échec, du « trou d’épingle », de l’« obscurissime pénombre », du « vide illimité », pour reprendre les termes mêmes de Cap au pire, comme une forme d’éloge de la ténacité à réussir malgré les échecs ; comment la pointe la plus avancée de la théologie négative et du nihilisme le plus lucide a pu devenir le nouveau mantra de la Silicon Valley ou des sympathiques Poulidor du jour. Ensuite et plus profondément encore, demeure la question de savoir si entre injonction à surmonter son désir de succès et injonction à surmonter ses échecs, il y a simplement contresens et non pas une équivoque bien plus dérangeante.

Si l’on souhaite démêler les fils d’un tel malentendu, il faut rétablir les médiations qui unissent un Samuel Beckett à un Stanislas Wawrinka, tennisman, ou à un Richard Branson, entrepreneur et patron de Virgin Group, qui s’en réclament à cor et à cri.

Injonction évangélique ou bouddhique

La première médiation consiste à se rappeler que le sens commun, dès qu’il commence à réfléchir au lieu de refouler, est presque toujours dialectique, au sens où la dialectique signifie le renversement du contre au pour ou le travail du négatif : du mauvais peut toujours suivre du meilleur, comme le beau temps succède à la pluie. Voir dans l’injonction à « échouer mieux » une forme de rédemption de l’échec, une manière de ­concevoir la défaite du jour comme préparation à une victoire à venir, est le propre même de la dialectique de la raison.

Hegel le dit : l’esclave qui, par peur de la mort, a perdu contre le maître dans sa lutte initiale pour la reconnaissance finit par le dépasser grâce au travail et à la patience de la soumission. L’art de la dialectique apparaît spontanément comme l’art de donner une deuxième chance aux ­seconds couteaux.

Sauf que Beckett a mieux lu Hegel (il a tout lu) que nos nouveaux thuriféraires du « échouer mieux ». Il sait que, chez le philosophe allemand, une telle dialectique ­consiste en un prolongement indéfini du travail, un ajournement sans fin d’une victoire qui se dérobe, bref, que c’est une vaste « arnaque » de l’Histoire aux dépens de ­l’individu. Dans le réel historique (ou aujourd’hui statistique), et non dans les fantasmes idéologiques, l’individu qui échoue n’apprend jamais qu’à échouer à nouveau, et seule la Raison universelle et impersonnelle apprend à surmonter ses échecs.

A ce premier niveau, il n’y a toutefois pas encore d’équivoque : quels que soient les bénéfices réels ou imaginaires pour l’individu, le « meilleur » échec demeure celui qui sert de propédeutique à une victoire à venir – quand on s’est bien battu, quand on sent qu’on a malgré tout progressé, quand on a perdu moins sèchement que la fois précédente, etc.

C’est quand on met véritablement le cap « au pire » que l’équivoque apparaît. Car ­l’injonction d’« échouer mieux » apparaît alors comme relevant de deux interprétations distinctes.

« Echouer mieux » peut ainsi vouloir dire apprendre à perdre pour de bon, à lâcher prise, à se déposséder même de ce que l’on a, là où justement les autres veulent vaincre, conquérir, posséder. C’est presque là une injonction évangélique ou bouddhiste : le Royaume (ou le nirvana) n’est pas de ce monde, et le salut, déjà au sens propre de santé, passe donc par un détachement et un renversement de toutes les valeurs d’ici-bas (les biens matériels, la conquête, le succès, le pouvoir, etc.). Echouer mieux, c’est accepter que le seul jeu qui vaille est « un jeu de qui perd gagne », et c’est donc choisir pour toujours le camp des derniers ou des losers – des pauvres, des malades, des exilés – contre celui des premiers ou des winners qui ne gagnent que des biens vides de sens au prix de leur humanité la plus précieuse, voire de leur part de divinité. Et il est certain qu’il y a un peu de ­Jésus-Christ et un peu de Bouddha chez Beckett, quoi qu’il s’en défende.

Une haute portée comique

Mais « échouer mieux » peut également signifier tout autre chose  : se placer dans le camp des premiers, des forts, des imbattables, de ceux qui savent perdre avec classe et jouer des jeux infiniment supérieurs aux jeux humains, qui hantent l’esprit des hommes du commun, lesquels ne peuvent ­concevoir le sourire du vainqueur que par la grimace du vaincu. Cette fois, l’horizon n’est plus évangélique ou bouddhiste, mais tragique, nietzschéen et aristocratique. Car si Nietzsche peut dire qu’« il n’y a de sérénité que là où il y a victoire », cela signifie tout autant qu’il n’y a de victoire assurée que pour qui sait être constamment serein, ­supérieur, inébranlable. Ce qui suppose un double renversement du sens du jeu et du sens de la victoire.

D’une part, le jeu ne peut plus être un jeu à gagnant/perdant tels les jeux sportifs, d’argent ou économiques, mais un jeu à unique gagnant, sans aucune inquiétude de perdre, tels les jeux spirituels, esthétiques ou ceux des jeunes enfants, où même nos plus profondes déroutes peuvent se transmuer par la grâce de notre propre vouloir en nos plus prodigieux chefs-d’œuvre. D’autre part, la victoire ne peut plus être une victoire sur l’autre, mais seulement une victoire perpétuelle sur nous-mêmes. Seul ce que l’on est – même un vainqueur, même un champion – est une perpétuelle défaite, et seul notre devenir perpétuellement autre – y compris de se trouver défait, brisé, clochard – peut être le signe de notre perpétuelle victoire. « L’homme est un animal qui doit sans cesse se surmonter », dit Nietzsche.

Voilà où se situe l’équivoque véritable de l’injonction à « échouer mieux », et c’est là où l’on réentend enfin le grand rire beckettien, celui de sa première trilogie et de son premier théâtre. Car « échoue mieux » est un impératif d’une haute portée comique. Un impératif qui exige de penser ensemble Hegel, Nietzsche, Jésus et Bouddha en mécontentant tout le monde. Un impératif qui force à ne pas trancher entre l’exigence d’un jeu démocratique dans lequel tous doivent demeurer égaux du début à la fin (car tout le monde peut « échouer mieux ») et l’exigence d’un jeu radicalement aristocratique, dans lequel vainqueurs et vaincus ne jouent jamais ensemble (car fort rares sont ceux qui savent échouer sans mesurer leur valeur à leur échec). Un impératif constamment contradictoire, qui exige d’être à la fois infiniment modeste (on ne parviendra jamais à s’extraire du désir de victoire) et infiniment orgueilleux (n’échoue mieux que celui qui sait s’extraire d’emblée du désir de victoire) ; à la fois infiniment serein (car assuré que « la défaite nous est acquise ») et infiniment inquiet (car toujours incertain de la valeur exacte de cette défaite) ; à la fois infiniment gémissant et complaisant (quel naufrage que ma vie et ça ne va pas s’arranger) et infiniment rétif à toute compassion comme à toute plainte (foutaises que mes échecs) ; à la fois infiniment combattant (ne lâche pas, persévère, tiens bon, tout le grand « il faut continuer » beckettien) et infiniment renonçant (cède, lâche prise, accepte l’échec, c’est le mieux).

Mais comment penser tout cela ensemble ? Effectivement, l’affaire redevient drôle et ridiculise autant ceux qui s’en réclament naïvement que ceux qui prétendent donner à ces derniers des leçons de « bon échec ».

Le chevalier noir des Monty Python

Qui alors, en un sens beckettien, peut parvenir à surmonter ses échecs par un sentiment plus élevé de l’échec lui-même, en un même souffle, à rire si joyeusement et si tristement ? Sans doute pas les sportifs ou les hommes d’affaires, il ne faut pas exagérer ; mais pas non plus les philosophes, qui ne rêvent que de dominer, par définition ; et encore moins les artistes qui ne rêvent trop souvent que de gloire et de triomphe, donc même pas Beckett lui-même – et c’est peut-être là sa seule vraie tragédie.

Mais qui alors ? Des hommes quelconques, des errants, des philosophes, des savants ou des artistes ratés. Ambrose Bierce, quand il écrit La Vague de l’océan (Interférences, 2003), cascade de naufrages plus délirants les uns que les autres ? Peut-être. Le merveilleux chevalier noir du film Monty Python : Sacré Graal ! qui, après s’être fait couper les deux bras et les deux jambes, déclare, à la fois serein et un peu inquiet : « Match nul » ? Sans doute. Il est sûr que la vérité de l’échouer mieux est à chercher de ce côté-là, c’est-à-dire chez toutes celles et ceux qui ne savent plus très bien distinguer entre ce qui les élève et ce qui les bousille, entre ce qui les renforce et ce qui les abat.

Evidemment, une telle recherche ne saurait être menée dans la douleur et la fièvre de ses plus cuisantes défaites. Mais avant ou après, oui, c’est sans doute possible. Et sur ce point au moins, il ne faut pas trop s’inquiéter, car il est bien rare que l’on échoue sans cesse – généralement, on n’échoue qu’une ou deux fois pour de bon, et cela suffit à faire de nous des ratés pour la vie, c’est-à-dire des ratés qui ont enfin tout le temps, comme dit encore Beckett, de « battre le fer tant qu’il est froid ».

Pierre Zaoui enseigne à l’université Paris VII - Diderot. Membre du Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine (CIEPFC) et du comité de rédaction de la revue Vacarme, il a notamment écrit Le Libéralisme est-il une sauvagerie ?, (Bayard, 2007) ; La Traversée des catastrophes (Seuil, 2010) et La discrétion, ou l’art de disparaître (Editions Autrement, 2013).

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