Il faut considérer l’environnement comme une richesse en tant que telle

Sept degrés de réchauffement global à la fin du siècle : c’est, dans le pire scénario, ce qu’indiquent les premières simulations des modèles climatiques français dans le cadre de la préparation du prochain rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). A quoi ressemblerait un monde à + 7 °C ? Difficile à anticiper. Ce qui est sûr, c’est qu’il deviendrait vite invivable. Car le réchauffement climatique est le signe avant-coureur d’un déséquilibre plus global entre l’homme et la nature.

Depuis la révolution industrielle, nos sociétés s’acharnent à exploiter l’environnement. La façon dont les économistes ont représenté la nature a facilité cette démarche. Si les « classiques » considèrent encore la terre comme un facteur de production, les modèles postérieurs de croissance reposent sur le travail et le capital. L’offre de matières premières s’ajuste à la demande via les substitutions possibles en réaction aux variations de prix. Dès lors, la perspective de croissance est illimitée, car l’accumulation des biens et des connaissances permet de faire croître indéfiniment le travail et le capital. L’environnement est un support permettant de maximiser la production, sans considération de sa capacité de reconstitution. Parmi les conséquences directes figure le trop-plein de gaz à effet de serre, qui déstabilise le climat, et les atteintes à la diversité du vivant, qui amputent la capacité d’absorption du carbone par le milieu naturel.

Transiter vers une société bas carbone implique de considérer l’environnement comme une richesse en tant que telle : un capital bien singulier, gratuitement procuré par la nature, sans que sa reproduction soit garantie. S’il se fragilise, son renouvellement devient une priorité.

« Frontières planétaires »

Cette priorité est bien perçue pour le capital non renouvelable constitué des ressources ne pouvant être utilisées qu’une seule fois (pétrole, gaz, minerais, etc.). Dès 1972, le rapport du Club de Rome sur la croissance alertait sur les risques d’épuisement des matières premières. Ce risque est régulièrement brandi par les défenseurs d’un pic de pétrole proche. Régulièrement annoncé, ce pic est sans cesse repoussé grâce aux progrès technologiques. Mais la solution ne viendra pas de l’épuisement de réserves géologiques, bien trop abondantes pour que l’on puisse stabiliser le stock de CO2.

La fragilité des mécanismes assurant la reproduction des ressources renouvelables est révélée par ce qu’on appelle l’approche par les « frontières planétaires ». Ces ressources se reproduisent à un coût nul en procurant des bénéfices sur une période infinie. C’est pourquoi elles ont été exclues du champ de l’économie politique classique. Mais leur reproduction n’est possible que sous certaines conditions. Si les prélèvements sur un stock de poissons sont trop importants, au-delà d’une certaine limite, c’est toute la ressource qui est menacée. On retrouve, au plan macroéconomique, une même condition générale de reproductivité : les prélèvements ou dégradation du stock de capital renouvelable ne doivent pas dépasser certaines frontières au-delà desquelles le capital renouvelable deviendrait non renouvelable, entraînant un effondrement de la ressource.

Pour assurer la reproductibilité de ce capital, il faut maintenir les services qu’il procure. Quand ceux-ci sont dégradés, il est nécessaire d’investir dans ce capital. Ainsi, la neutralité carbone ne pourra être atteinte qu’en investissant dans la diversité du vivant pour renforcer la capacité d’absorption du CO2 atmosphérique par les océans, les forêts et les sols agricoles. La croissance économique de demain doit donc se construire par l’intermédiaire d’une régulation réfléchie de l’accès au capital naturel d’aujourd’hui.

Changement de paradigme

Une telle reconsidération du capital naturel impacte en premier lieu les choix technologiques qui devront prendre appui ou s’inspirer des cycles naturels. Si les dégâts anthropiques sur le capital naturel étaient intégrés dans le calcul des richesses nationales, le niveau de gaz à effet de serre ne serait pas celui que nous connaissons. Et c’est parce que les multiples services apportés « gratuitement » par la nature ne sont pas valorisés à leur juste valeur par le système économique que ces dégradations s’aggravent. Nous devons donc imputer la dégradation de la richesse potentielle produite par ce capital dans les coûts de nos économies.

Un tel changement de paradigme technologique ne peut s’opérer sans des ruptures fortes en matière de régulation économique. Il faudra de fortes incitations comme la généralisation de la tarification du CO2 pour renchérir le coût des énergies fossiles et basculer vers un système reposant sur les énergies de flux (solaires, vents, marées,…). Dans l’agriculture et la forêt, l’affaire est plus complexe et le maniement inconsidéré du prix du CO2 pourrait même accroître la pression sur les écosystèmes terrestres pour en soutirer trop d’énergie. Il est en revanche urgent de mettre en place des instruments permettant de tarifer les coûts de l’affaiblissement de la biodiversité et de rémunérer les investissements dans sa reconstitution. Ceci pour accélérer la diffusion de techniques agroécologiques utilisant les complémentarités entre les différentes composantes du capital naturel : biocontrôle se substituant à l’usage des pesticides, rotations des cultures aux dépens des monocultures, complémentarités entre productions animales et végétales permettent de se passer des engrais chimiques… Ce faisant, la capacité de stockage du CO2 par les sols est démultipliée et les puits de carbone se reconstituent.

Ces mutations technologiques et régulatoires impliquent une reconsidération éthique du capital naturel. Il s’agit de reconnaître l’accès à l’environnement comme un droit, si ce n’est une « capabilité », c’est-à-dire un moyen par lequel les citoyens peuvent exercer des choix et sont capables de participer à l’économie et à la société. Ce droit à l’accès aux ressources naturelles concerne aussi la solidarité intergénérationnelle. C’est grâce à une profonde réorganisation des modes de production et de consommation que nos générations pourront léguer un capital naturel au moins aussi bon que celui dont nous jouissons.

Côme Billard est doctorant en économie (université Paris-Dauphine PSL/Chaire Economie du climat). Christian de Perthuis est professeur d’économie (Université Paris-Dauphine PSL/Chaire Economie du climat). Il a notamment écrit « Le Tic-tac de l’horloge climatique » (De Boeck, 336 pages, 19,50 euros)

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