« Il faut déprécier la monnaie unique »

Le piège économique se referme inexorablement dans la zone euro. Le scénario de la déflation japonaise était connu. Il était même dénoncé comme le pire danger économique.

Et pourtant, par manque de vision et par obstinations politiques, la zone euro s’engage dans cette voie mortifère. Cette plongée dans des abysses économiques sera longue et effrayante, car l’Europe a vécu sur un postulat de croissance depuis près de sept décennies.

Une déflation est plus grave qu’une inflation. En effet, une inflation peut être combattue par une augmentation autoritaire des taux d’intérêt et des contrôles des prix, avec pour corollaire un tassement économique. Par contre, une déflation est une résignation, parce que la politique monétaire classique devient inopérante. Elle entraîne le chômage, un marasme économique et une augmentation du taux d’intérêt réel, c’est-à-dire après déduction de l’inflation, des emprunts (publics et privés), qui contrarie les investissements.

Une déflation s’accompagne d’ailleurs souvent d’un piège de la liquidité, qui est une situation caractérisée par l’accumulation d’épargnes de précaution malgré des taux d’intérêt très bas. A titre d’exemple, la vélocité de la monnaie, c’est-à-dire le rythme auquel les billets « tournent » dans l’économie, a baissé de 50 % en cinq ans. Pour cette raison, il n’est pas possible de stimuler la compétitivité et de baisser les déficits publics en période de déflation.

UNE GRAVE MYOPIE POLITIQUE

Les causes de cette déflation sont multiples : il y a bien sûr une désindustrialisation et l’onéreux Etat-providence dont il faudra solder l’endettement. Pendant trop longtemps, l’Europe a cru pouvoir prolonger un modèle d’économie industriel, alors que l’économie de marché est désormais fondée sur la flexibilité des facteurs de production. Et surtout sur la versatilité des foyers de croissance. L’Etat ne peut donc plus jouer le même rôle redistributif que la reconstruction d’après-guerre et le modèle manufacturier avaient autorisé.

Pourtant, il y a deux autres causes. La première erreur relève d’une grave myopie politique. Dès la crise de 2008, il était évident qu’un terrible choc allait affecter l’économie réelle. Ce choc de 2008 a activé les stabilisateurs économiques des Etats qui ont dû, de surcroît, recapitaliser ou nationaliser les banques. La croissance de leur endettement était donc inéluctable, d’autant que le choc de vieillissement de la population a commencé à embraser les dépenses de retraites.

Face à la croissance de l’endettement public, dont les modalités sont d’ailleurs différentes selon les Etats membres de la zone euro, les autorités européennes ont décidé d’imposer de violentes politiques d’austérité.

C’était évidemment une erreur totale, comme si la théorie keynésienne avait été lue avec dyslexie. Dans les années 1930, Keynes a exhorté les pays en déflation à ne pas aggraver cette dernière par des politiques de rigueur. Il n’a pas été écouté alors que toutes les politiques déflationnistes échouaient – Pierre Laval (1883-1945) en France, Herbert Hoover (1874-1964) aux Etats-Unis, Heinrich Brüning (1885-1970) en Allemagne – jusqu’à en devenir des ferments de violence militaire. On le constate d’ailleurs aujourd’hui, les pays qui ont subi les pires politiques d’austérité sont les mêmes que ceux dont l’inflation est devenue négative.

ERREURS DE CONCEPTION DE L’EURO

La contraction budgétaire est aujourd’hui scellée dans un pacte européen qui va inévitablement catalyser la contorsion économique. Ce pacte exige donc de diminuer l’excédent d’endettement public de 5 % par an, afin d’atteindre un rapport de la dette publique sur le produit intérieur brut (PIB) de 60 %. Le taux de 60 % n’est pas neuf, puisqu’il fondait un des critères d’accession à la zone euro en 1999.

Cette règle se conjugue désormais à ce qu’on appelle la « règle d’or » qui exige de ne pas dépasser un déficit « structurel », c’est-à-dire en ne tenant pas compte des aléas conjoncturels, égal à 0,5 % du PIB. Faute de pouvoir réaliser une dévaluation monétaire « externe », l’Europe a imposé une dévaluation « interne », à savoir une contraction budgétaire et des modérations salariales, traduites sous l’exigence de programmes d’austérité, désormais consacrés par le pacte budgétaire.

L’autre cause de la déflation est l’euro, dont les erreurs de conception nous apparaissent désormais avec effroi. C’est ainsi que la logique des Etats de l’Europe du Nord, qui était fondée sur une désinflation compétitive, se transforme en déflation récessionnaire. L’euro est devenu une monnaie génétiquement déflationniste. C’est le piège japonais d’une monnaie forte assortie d’un manque d’inflation et de croissance.

L’Europe du Nord impose sa souveraineté monétaire à la zone euro alors que l’assouplissement monétaire est poursuivi par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon. Sans inflation, nous sortions de cette crise d’endettement public « par le bas et par l’intérieur », c’est-à-dire par des effacements de dettes publiques dans les pays du sud de l’Europe.

De plus, un autre risque se précise : c’est la hausse des taux d’intérêt. Les banques centrales ont toutes affirmé qu’elles garderaient les taux d’intérêt à un niveau plancher mais cela ne vaut que pour les taux à court terme. Les taux à long terme sont, eux, déterminés par les marchés. Et il faut s’y préparer, ces taux à long terme vont augmenter pour plusieurs raisons : aboutissement progressif de l’assouplissement monétaire aux Etats-Unis, chute des devises émergentes, poussées d’inflation, etc. Une telle hausse sera catastrophique pour une Europe engluée dans la déflation et la récession.

CRÉER UN CHOC D’INFLATION

Que devrions-nous faire ? Aucune solution n’est idéale. Pourtant, il faudrait créer un choc d’inflation, c’est-à-dire déprécier fortement l’euro par un immense assouplissement quantitatif, c’est-à-dire un refinancement massif (correspondant à une création monétaire) des dettes publiques des pays fragilisés.

En d’autres termes, il faudrait s’inspirer de la politique monétaire japonaise contemporaine, puisque nous tombons dans un scénario nippon. Une inflation risque, bien sûr, d’entraîner une hausse des taux d’intérêt, mais on peut imaginer que les Etats contrôlent suffisamment le circuit du crédit pour la neutraliser.

Mais cela ne suffira pas : il faudra réaliser que le retour à l’équilibre budgétaire n’est pas la solution alors que l’économie se contracte. Mieux vaut en effet de grands projets d’infrastructure destinés à moderniser l’Europe au-delà des Etats-nations. L’Europe n’y est pas préparée. Elle se prépare à une décennie aride. La monnaie et l’ordre social ne sortiraient pas indemnes d’une déflation. Ce serait la dernière défaite de l’euro.

Par Bruno Colmant, membre de l’Académie royale de Belgique.

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