Il faut exclure la Turquie de l’OTAN

L’invasion par la Turquie du nord de la Syrie, peuplé par les Kurdes qui nous ont aidés à vaincre l’organisation Etat islamique (EI), justifierait qu’on l’expulse de l’OTAN non seulement par des considérations morales, mais aussi par une froide analyse de notre sécurité.

Les termes du cessez-le-feu provisoire, arrangé le 17 octobre entre la Turquie et les Etats-Unis, entérinent les buts militaires d’Erdogan : chasser les Kurdes de chez eux et annexer la moitié de Rojava. Ce que les Etats-Unis proposent maintenant aux Kurdes après les avoir abandonnés, c’est tout simplement de déguerpir, c’est-à-dire de laisser le terrain à l’occupant. Les Turcs le disent clairement : « Nous avons eu ce que nous voulions. »

L’histoire de la Turquie est celle d’un Etat qui depuis sa fondation, il y a cent ans, n’a cessé de recourir à la destruction pour réaliser ses ambitions panturques : génocide des Arméniens en 1915, génocide des Grecs pontiques et des Assyro-Chaldéens au début des années 1920, massacre des Kurdes alévis à Dersim en 1937, invasion de Chypre en 1974, invasion de Djarabulus et d’Al-Bab en Syrie en 2016, invasion et nettoyage ethnique de l’enclave kurde d’Afrin en 2018, et aujourd’hui invasion de Rojava.

Il y a cent ans, un tiers de la population turque était composé de chrétiens. Il n’en reste plus que quelques milliers. Après les chrétiens, les Kurdes. Ils sont chez eux mais leur existence gêne la Turquie, même en Syrie. N’ayant jamais été contrée pour ses crimes, elle est persuadée que l’impunité dont elle jouit n’a pas de limites.

Aujourd’hui, ses supplétifs sont les mêmes djihadistes qui ont causé chez nous des attentats sanglants, qui ont massacré les yézidis de Shengal et envoyé leurs femmes au marché aux esclaves. L’encouragement à nuire qu’ils trouvent dans notre silence retombera un jour sur nous, dans notre pays, dans nos villes.

Mélange explosif

Le mélange explosif d’islamisme et de dérive autoritaire qui fait rage en Turquie est une menace non seulement pour la paix et la démocratie au Proche-Orient, mais aussi pour notre propre sécurité. La Turquie d’Erdogan – pas celle du peuple turc ! – hait la démocratie occidentale. Elle l’insulte et la menace tous les jours dans ses discours officiels. Membre de l’OTAN depuis 1952, à l’époque du danger soviétique, elle est maintenant comme un loup dans la bergerie. Elle se prévaut de l’Alliance pour donner libre cours à ses pulsions annexionnistes et exige que l’Europe applaudisse à l’invasion. En fermant les yeux, l’OTAN couvre des crimes de guerre. Or, l’Alliance n’est pas un club d’ambitions militaires inassouvies, elle a été fondée pour défendre les pays démocratiques. Nous trahirions le pacte politique qui nous lie si nous n’en chassions pas la Turquie. Ce serait une erreur fatale rendant illisibles nos buts stratégiques.

La principale objection vient de la menace d’Erdogan, qui promet d’envoyer chez nous des millions de réfugiés syriens. Cette menace est vaine pour deux raisons.

Premièrement, au contraire de ce qui s’est passé à la fin de 2015, ces réfugiés syriens ne sont plus sur les routes. Ils se trouvent dans des camps éloignés de la mer et en partie financés par l’Europe. Les « envoyer » à l’aventure n’est plus si facile et signerait de façon claire le méfait, auquel nous pourrions répondre en fermant la porte aux marchandises turques. La moitié des exportations de la Turquie va en Europe.

Pouvoir aux abois

Deuxièmement, ces pauvres réfugiés sont une arme qu’Erdogan veut utiliser contre les Kurdes en bouleversant la composition ethnique de leur région. Ils ne sont pas mobilisables dans les deux directions et ne sont pas « transportables » comme des caisses de munition.

Une autre objection est qu’en chassant la Turquie de l’OTAN, nous la jetons dans les bras de la Russie. En réalité, c’est le contraire, comme on vient de le voir dans le nord de la Syrie, où les Russes ont immédiatement occupé des positions abandonnées par les Etats-Unis afin de contenir l’avancée turque. Maintenant que ceux-ci ont fui et que la Russie est le vainqueur stratégique de l’épisode, elle n’a pas tant de mal à se donner pour séduire la Turquie. Elle lui demande déjà de rentrer chez elle une fois sa sécurité assurée. Son intérêt en tant que parrain de Bachar Al-Assad est de préserver l’intégrité territoriale de la Syrie.

N’oublions pas que le pouvoir du président Erdogan est aux abois. Il a perdu, cette année, les élections municipales. L’aventure syrienne est un tour de passe-passe destiné à rameuter ses soutiens qui le lâchent. Tenir tête à son bluff est l’unique manière de stopper l’escalade.

Il est important de souligner que si le Traité de l’Atlantique nord ne prévoit rien concernant l’exclusion d’un de ses membres, inversement il n’interdit pas que ceux-ci dénoncent la présence de l’un d’eux au titre des articles 1 et 2, lesquels engagent chacun à « résoudre pacifiquement les différends internationaux dans lesquels ils pourraient être impliqués » et à « renforcer leurs libres institutions » – clauses qui s’appliquent littéralement à la Turquie. Si la France et les Etats européens expriment une telle demande, même si elle était rejetée par les Etats-Unis, le désaveu aura été suffisamment cinglant pour mettre en garde la Turquie. Par la suite, au cas où on en resterait au statu quo, il serait facile pour les Européens de l’Alliance de ne pas coopérer pleinement avec elle.

En lui tournant le dos, nous affaiblissons son régime aventuriste, nous rendons la Turquie moins appétissante aux yeux de la Russie, nous réaffirmons le caractère vital des valeurs politiques de notre Alliance militaire et nous clarifions notre position stratégique.

Stéphane Breton est cinéaste, photographe et ethnologue, directeur d’étude à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Patrice Franceschi est écrivain, aviateur, marin, cinéaste, parachutiste et officier de réserve. Dernier livre publié: Éthique du samouraï moderne, (Grasset, 2019).

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